Par Laurence et Jean-Michel etatdemarche, Jeudi 1 Septembre 2005 à 19:21 GMT+2 dans carnet de bord
Je suis celle qui tient la carte. Je la regarde de longues heures.
Il y a la carte où 1 cm = 2,5km. Sur celle-là, on voit tout notre trajet depuis Bruxelles. Celle où 1cm = 1km. Et celle où 1cm = 250 mètres. C’est la carte que je préfère, parce que les chemins de terre y sont indiqués. Mais je l’utilise rarement. Il en faudrait beaucoup pour notre voyage. Une trentaine.
Les cartes, ce sont mes ailes. Le soir, dans la chambre où on arrive, je les déploie entièrement. Je prépare de longues heures le trajet du lendemain. C'est difficile d'évaluer exactement une distance avec la carte que j'emploie le plus, celle où 1cm = 1km, car la ligne que nous suivons n'est pas tout à fait droite. Je peux dire : on va marcher entre 20 et 25 km. Jean-Michel voudrait avoir une machine sous ses semelles, capteuse compteuse des mètres sillonnés.
La journée je plie les cartes en 4, en 8, je m’attelle au rectangle de carte qui nous occupe, et en marchant, je guette le moment où on va passer de l'autre côté de la pliure.
Ah, il va y avoir une ligne de poteaux électriques, ah, nous allons croiser une autoroute, ah, ici un chemin de tracteur, et cette ferme isolée, je crois qu'elle est ici, le petit carré noir. C’est grisant de cerner une adéquation entre l'abstraction rigoureuse de la carte et les accidents du chemin.
Je marche presque toujours devant, puisque je tiens la carte. Jean-Michel marche presque toujours derrière. Je marche d'un pas régulier, plutôt allant. Je m'arrête brusquement lorsque tout à coup j'ai un doute, parce que je ne reconnais plus les pas réels face au tracé de la carte.
Parfois je change de route parce que le chemin que j'ai tracé mentalement sur la carte a une résonance dans le réel qui m'emmène un tout petit peu ailleurs. Par exemple, parce que quelqu'un nous dit : il y a un chemin de terre parallèle à la route. Alors bien sûr, nous préférons toujours la terre à l'asphalte. Toujours. Ou parce que je perds le chemin. Alors c'est le sens de l'orientation qui nous fait traverser un champs, enjamber une barrière. Ou bien, nous nous arrêtons un peu plus tôt que prévu parce que j'ai surévalué nos capacités de marcheurs pour ce jour-là.
Parfois je suis fâchée : Jean-Michel pose des questions qui montrent qu'il ne connaît pas le tracé que nous faisons, ni les noms de villes traversées les jours précédents. Pour moi ce sont les couplets d'une chanson qui s'allonge chaque jour, litanie de noms.
Belgique (1)St Gilles, Anderlecht, Ruisbroek, Beersel, Huizingen,
Halle,(2)Lembeek, Tubize, Clabecq, Braine le Château, Ittre, (3) Virginal Samme, Bois de la Houssière, Braine le Comte, Petit Roeulx lez Braine, Steenkerque, (4) Enghien, Hoves, Graty, Saint Marcoult, Silly, Bassily, Bois de Lessines, (5) Hellebecq, Ghislenghien, Meslin L’évêque, Lanquessaint, Ath, Villers-Saint-Amand, Ligne, chapelle à Wattines, Leuze, (6)Pipaix, Fontenelle, Baugnies, Vezon, Fontenoy, Antoing, Chercq, Vaulx, Tournai, (7) Romegnies-Chine, Esquelmes, Pecq, Estaimbourg, Leers Nord, FRANCE, Leers, Roubaix, (8)Mouvaux, Linselles, Sainte Margueritte, Comines France, (9) Deulémont, Belgique, Warneton, Nieuwkerke, Dranouter, Rodeberg, Mont Noir, Loker, (10) Berthem, France, Mont des Cats, Godewaersvelde, Eecke, Steenvoorde, Terdeghem, Cassel, (11) Wemaers-Cappel, Ochtezeele, Noordpeene, Buysscheure, Clairmarais, Saint Omer, (12) St Martin au Laërt, Salgerwick, Inglinghen, Culem, Mentque-Northécourt, Forêt de Turnehem, Audrehem, Audenfort, (13) Licques, Herbinghen, Colembert, le Wast,…,Wimereux, (14) la pointe de la Crèche, Boulogne-sur-mer, (15) Le portel (fort d'Alprech...) Equihen-Plage, Condette, (16) Hardelot-Plage, Sainte Cécile, Camiers
Jean-Michel marche avec sa caméra. Il filme ses pas, nos pas côte à côte, les matières du chemin. Il s'arrête pour filmer un vol d'oiseaux, des grives, un chevreuil. Une matière comestible. Il se laisse guider. Parfois je voudrais qu'il connaisse la route comme moi, qu'il soit avec moi dans ce rôle-là. Il dit qu'il me le laisse parce que ça me fait plaisir. C'est vrai. Mais je crois aussi que ça ne l'intéresse pas plus que ça.
Ce qui est difficile, c'est d'être souvent la tête du voyage. Je pense au trajet et aussi aux pansements, aux petits ravitaillements. Je me dis : et si c'est lui qui tenait la carte ? Et moi, je suivrais derrière, confiante dans la direction qu’il prendrait. Je suivrais chantant des airs qui surgiraient comme ça. Jean-Michel a une confiance d'enfant. Moi pas.
Lorsque je suis à la campagne, à Resteigne où je vais depuis que je suis née, je connais bien les chemins, je peux me perdre, et retrouver la route, insouciante. Quand je pars vers l'inconnu, j'ai besoin de suivre un tracé même si après je m'en écarte : je n'ai pas d'insouciance. Sauf lorsque nous rencontrons quelqu'un. Alors je m'arrête et je parle avec insouciance, avec bonheur, je peux me perdre dans la vie qui se raconte à moi, je peux m'oublier, être toute éponge.
Et tout à coup, je dis : il faut continuer la route Jean-Michel, il faut cesser de parler, il y a du chemin encore aujourd'hui. Et je suspends net une rencontre.
Si j'avais toute la vie devant moi, je ne ferais pas cela. Mais je n'ai pas toute la vie devant moi. J'ai choisi de donner un certain temps jusque Paris. Qui laisse le temps mais qui exige aussi que nous avancions. Voilà.
Je suis celle qui tient la carte, qui tente aussi de donner le signal de départ le matin.
Je voudrais apprendre à aimer le rôle que notre route me donne. Le rôle de celle qui tient la carte. (la danse de celle qui a des cartes au bout des bras). Et parfois lâcher ma tête, m’arrêter.
Je me demande ce qui se passerait si nous voyagions sans carte. Juste en demandant : monsieur, par où aller pour Paris ? Hé madame, Paris c'est par où ? En passant par Boulogne-sur mer, c'est par où mademoiselle ? Souvent lorsque pour nous rassurer, nous demandons, monsieur tel village c'est par où ? On nous indique la voie la plus rapide, la nationale, la départementale, parfois même l'autoroute.
Je rêve de rencontrer quelqu'un qui aurait en lui la mémoire du chemin en terre qui relie deux points.
Avant les chemins en terre étaient ceux qu'empruntaient tout le monde entre deux villages. C'étaient les seules voies il y a à peine cent ans ! Et cela pendant des millénaires. Ils sont toujours là, mais interrompus, brisés, embroussaillés, et c'est comme un petit miracle lorsque d'un village à l'autre, nous pouvons entièrement suivre le chemin de terre.
C'est violent comme nos routes en asphalte à grande vitesse ont rayé les chemins de terre.
Ça me fait penser à la vie, tout cela. Ça me fait penser à ma vie. Le matin, dès que j’ouvre les yeux, j'établis toujours une petite cartographie de la journée. Une cartographie idéale. Comme une liste. J'ai terriblement besoin de me donner des repères. Je suis comme ça.
Souvent, je n’arrive pas à m’y tenir. Souvent, j'oublie de les mentionner à Jean-Michel. Je commence à suivre ma liste intérieure. Sans lui en parler. Ça peut créer des remue-ménages.
Marilou, elle, me demande chaque jour « qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui maman ? » Parfois je lui demande : qu'est-ce que tu as envie de faire ? je ne sais pas. Alors je lui fais part de ma liste intérieure et je la mets en œuvre. Ça peut très fort tendre la journée. Sauf si tout à coup j'écoute battre mon cœur ; Je me mets au rythme de mon cœur et je laisse à la liste la possibilité de m'emmener dans l'inconnu. Et je rencontre Marilou, profondément.
Est-ce que je pourrais fonctionner dans ma vie avec juste une direction générale et pas après pas réajuster ma route ? C'est une question que je me pose tous les jours. Il me semble qu'il y a quelque chose d'indicible qu'il faut suivre toujours, qu'on ait une carte ou pas. Mais pour ça, il ne faut pas aller trop vite, ni tout prévoir. Je ne peux pas très bien en parler, parce que moi, je vais souvent trop vite, je suis souvent pressée. J'établis sauvagement des listes insoutenables.
Je sais qu'il faut que quelque chose change. Je suis celle qui tient la carte tout simplement. Les cartes ce sont mes ailes.
Quel est le rôle de Jean-Michel ? Le capteur d'images. La mémoire de la chair de nos routes. Il emploie des technologies qui sont comme des mystères pour moi. Les images qu'il me montre sont belles. Je n'ai pas toujours la patience d'être au rythme de ses machines. Je suis impatiente. Entre les technologies de pointe et moi, il y a un hiatus.
Jean-Michel saisit les rythmes visuels, les chocs de couleurs, de formes, la beauté du monde. C'est celui qui tient la caméra. Il saisit tout ce qui n’est pas sur la carte, tout simplement.
Ce serait bien si parfois, je regardais dans la caméra, comme ça, et lui, parfois, se penche un petit peu sur la carte.
Ce serait bien que nous nous rencontrions parfois, tout simplement. Lui lâche la caméra, je lâche la carte. Et nous regardons le paysage. Et nous respirons ensemble, un tout petit moment. Une suspension sans frontières.
C’est Paul Ernst qui m’a transmis le texte qui suit. J’aime ce texte.
« depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines aux cailloux des chemins... » a écrit Rimbaud.
Chemin : bande de terre sur laquelle on marche à pied. La route se distingue du chemin non seulement parce qu'on la parcourt en voiture, mais en ce qu'elle est une simple ligne reliant un point à un autre. La route n'a par elle-même aucun sens; seuls en ont un les deux points qu'elle relie. Le chemin est un hommage à l'espace. Chaque tronçon du chemin est en lui-même doté d'un sens et nous invite à la halte. La route est une triomphale dévalorisation de l'espace, qui aujourd'hui n'est plus rien d'autre qu'une entrave aux mouvements de l'homme, une perte de temps.
Avant même de disparaître du paysage, les chemins ont disparu de l'âme humaine : l'homme n'a plus le désir de cheminer et d'en tirer une jouissance. Sa vie non plus, il ne la voit pas comme un chemin, mais comme une route : comme une ligne menant d'un point à un autre, du grade de capitaine au grade de général, du statut d'épouse au statut de veuve. Le temps de vivre s'est réduit à un obstacle qu'il faut surmonter à une vitesse toujours croissante."
Milan Kundera, L'immortalité