ETAT DE MARCHE

clôture

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Réveil aux Pins. Clothilde travaille au Crotoy dans la décoration. Et surtout, elle est passionnée par les plantes, depuis toute petite. C'est son arrière-grand-mère qui lui a appris des tas de choses. Bernard est pêcheur à pied. Sur la plage de Quend. Il vit au rythme des marées. Pêcheur des moules et de coques, suivant les saisons. Il s'en va avec un tracteur jusqu'au Parc à moules où il récolte les nessins épanouis.
A côté de chez eux, je vois une voiture belge, au bord d'une toute petite maison blanche à louer, le week-end, la semaine. Je regarde par-dessus la haie pour voir si peut-être ce sont des belges que je connais. Non.
Nous partons à travers les dunes du Marquenterre. Arrivée à l'entrée du Parc. Nous ne rentrons pas dedans, nous longeons les grandes clôtures à la recherche d'un sentier qui est sur ma carte. Rien à faire. Pendant plus d'une heure, pas moyen de franchir cette ligne de grillages. Nous nous énervons. Nous nous sentons empêchés. Au moment où nous allons rebrousser chemin, nous apercevons, de l'autre côté des grillages, les belges de la maison d'à côté. Ils nous disent qu'il n'y a qu'un accès possible pour ce chemin, c'est beaucoup beaucoup plus loin; et nous proposent de nous faire passer au-dessus des grilles. Escalade réussie et nous voilà juste à côté de nos voisins de cette nuit. C'est un beau couple. Ça fait du bien de les croiser un moment. Leurs deux petits enfants les attendent dans la maison blanche gardés par leurs parents qui sont venus là deux jours pour qu'eux deux puissent se promener un peu. Ils nous remettent sur la bonne route.
Et nous longeons le Marquenterre, et des oiseaux volent au-dessus de nous, des grues, des cigognes, un héron, des petits rapaces, une grande oie sauvage (celle qui a inspiré la ligne des concordes, nous dira Daniel, le lendemain.)
Il y a un sentier rempli de mûres, et à nouveau, un cueilleur, qui a posé sa bicyclette au bord du chemin. On se parle en grappillant les fruits. Il s'appelle Jean-Michel. Amoureux de la Baie de Somme depuis très très longtemps,
il y a dit-il des carcasses de bâteaux sur la plage de Quend, et hier, il a joué plusieurs heures sur le sable avec un petit phoque.
Il y a dit-il des paysages dunaires et désertiques, et un brouillard qui vous perd en un instant, il faut rester immobile et attendre que le brouillard passe pour avancer de nouveau.
Il y a dit-il la baie qu'il rêve de traverser mais il y a des tourbillons dans le chenal, et des sables mouvants où se perdent les gens, s'il était accompagné il aimerait s'y aventurer.
Il y a dit-il des années et des années, il était chercheur dans la respiration des poissons. Mais c'était une autre vie dit-il, et maintenant le voilà pharmacien en face d'un cimetière à Amiens.
Aux petits vieux il dit : vous pouvez choisir entre deux croix, la mienne verte, et celles d'en face.
Compagnon d'un instant de voyage. Une douceur triste dans son beau regard. Les mûres dit-il c'est bon quand on se promène. Ça donne de l'eau et du sucre.
On le quitte pour déboucher sur une vue qui nous envahit de beauté. L'entrée de la baie piquée de moutons des prés salés et d'un minuscule chenal. Du côté de Quend, l'océan lointain et bas. Ici le vert des prés ras et les moutons. Là-bas la baie entre St Valéry et le Crotoy.
Quand c'est le printemps, la baie est mauve. Les lilas de mer. Maintenant quelques liserons des dunes, de la salicorne...
Nous marchons vers le Crotoy. Nous goûtons du bout des lèvres la salicorne. La brume se lève. Nous restons tout au bord, tout au bord, là où le sable est ferme.
Au Crotoy, je cherche "Les Tourelles". C'est complet. Au Crotoy, nous mangeons. Et puis nous repartons par ce chemin qui forme une boucle surplombant la baie. Au milieu des oiseaux. Il pleut.
8 kilomètres de pluie jusque Noyelles. Nous sommes trempés. Le château de Karim et Martine est sans habitants. Le château des moments de bonheur. J'ai le coeur triste comme dans le Grand Meaulnes, lorsque le château des fêtes a perdu sa splendeur.
La Criste Marine nous accueille. Le soir, nous allons manger à côté, au village de Nolette, le village du cimetière chinois. Ceux que les anglais ont engagé pendant la première guerre, et qui sont morts de la grippe. Mais il fait noir, nous ne le verrons pas. Nous sommes seuls dans le restaurant d'un petit château.
Dans la nuit, c'est dangereux de revenir à pied. La route est noire. Aucune lumière. Pas de bordure aménagée. Lorsqu'une voiture déboule, nous nous jetons dans les herbes invisibles, aveuglés par les phares. Je m'agrippe à Jean-Michel. Le monde de la vitesse n'est pas fait pour les piétons.

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canards enchainés

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Départ de Berck. Nous allons longer la baie de L'Authie. Il y a une ancienne digue qui ressemble à un dos d'éléphant vert. Ce sont les mousses de la mer. Chemin tout fracturé. Au milieu il y a un guetteur d'oiseau qui trône. La marée est basse. Route laborieuse. Pointe de la Rochelle ou Bec du Perroquet. Nous avons envie de traverser la baie. On y va.
Parfois le sable est dur, parfois le sable est mou. C'est magnifique. Comme un désert. L'autre côté semble tout près. La Pointe de Routhiauville ou de la Dune Blanche. Et puis il y a le chenal. L'eau est basse, nous passons. Et puis il y a une petite montée pour arriver sur le sable vert de salicornes, de plantes marines. Et là je m'enfonce, je m'enfonce, une force énorme, je retire la jambe prise. Ouf. Et puis on continue à travers cette lande marine (Moilières salées).
Il y a des lagunes avec des oiseaux inconnus. De loin, ça ressemble à des canards noirs préhistoriques. Et sur des petites passerelles, on dirait des veilleurs d'oiseaux qui les observent. Si on s'approche encore, ce sont des bandes de leurres. Et les veilleurs, ce sont des chasseurs.
On arrive à la maison Pronnier. On casse la croûte, le dos contre des palisses en bois, face à la baie déserte.
On évite Fort-Mahon; sans le vouloir, par un sentier d'orties, on entre dans un lagunage interdit et superbe, où se reposent les oiseaux à l'abri des leurres.
Un garde vert nous arrête et nous demande de quitter les lieux. On évite l'amende.
Nous cherchons un petit café pour manger une glace, boire quelque chose. Rien, nulle part. Routhiauville. Monchaux où dans un camping, une dame charmante nous propose des magnum double chocolats qui nous semblent délicieux, et nous dit que c'est très très dangereux de traverser la baie, que des gens y sont morts dans des sables mouvants...
Petit hameau le Bout d'Amont. Un hérisson mort sur la route d'asphalte. St-Quentin en Tourmont. La journée est très belle. Des paysages dunaires à couper le souffle. Beaucoup de solitude. Et nous voilà aux portes du Marquenterre.
Le Marquenterre, c'est la réserve d'oiseaux de la Baie de la Somme. Il y a un restaurant où c'est bon de s'asseoir. On peut louer des gîtes, des petites habitations, faire des ballades à cheval, observer les oiseaux. Ça me donne envie de revenir plusieurs jours, m'arrêter.
Ce soir-là, au restaurant, il y a un groupe de randonneurs soixante-septante ans, qui randonnent depuis trente ans ensemble, ils sont de Montluçon. Il y a aussi l'ouverture d'un séminaire d'oenologie. Les oenologues sont assis, et le plus grand goûteur de France s'apprête à leur faire deviner le vin aux étiquettes occultées. Mais avant cela, il leur donne des conseils, et les initie aux différents cepages, etc. Nous sirotons tisane et café les pavillons grands ouverts. Passionnant.
Après, on rejoint "Les pins". Une chambre d'hôte chez Clothilde et Bernard. Et Joseph.

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retour en avant

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marée-basse


Le 12 septembre
Nous reprenons la route.
Depuis Paris cette fois-ci.
Train de la Gare du Nord à Amiens.
Ensuite d'Amiens à Etaples.
Et Voilà.
Nous passons par des petites gares de la Somme : Noyelles, Rue, Berck...
A Noyelles, au château, un jour, Vincent et Pietro ont fait une fête magnifique.
A Noyelles, avec Matthieu Ha et Irvic, dans tous les coins du château, trois ans plus tard, nous avons enregistré un disque de textes et musiques.
C'est un endroit que j'aime beaucoup.
A Etaples, on descend sur le quai, il est trois heures et demi environ. Nous avons quatre heures de marche devant nous pour rejoindre Berck. Jean-Michel se rend compte qu'il a oublié le pied de la caméra dans le train. Nous attendons le retour du train, une heure, dans un p'tit café où la patronne s'appelle Mémé. Elle est grande, avec des grands pieds, un beau regard. Là on lit "la voix du nord". (Mon amie Edith la boulonnaise, a demandé que nous en ramenions un pour sa nostalgie.) Le train revient. Jean-Michel retrouve son pied mécanique. Et nous partons.
Soleil doux. Dans les ruelles d'Etaples, les enfants rentrent de l'école avec leurs mamans. Entre les dunes et les villas, nous cherchons les sentiers qui nous mènent à la mer. Il y a des milliers de buissons de mûres mures. Nous nous gavons. Et au détour d'un chemin, il y a un couple âgé, Jean-Paul et Jeannine, des grands bols entre les mains et les yeux gourmands qui récoltent les fruits de bois.
Parfois le sol craque sous nos pieds. Ce sont les feuilles mortes aux portes de l'automne.
Doucement, nous reprenons nos rôles. Jean-Michel, la caméra. Et moi, la carte. Avec un sourire. Une connivence.
Nous guettons le moment où nous apercevrons la mer. Et au bout de la rue principale de Stella-Plage, village fantôme, nous la voyons, longue ligne grise et bleue à l'horizon. La station est vide. Nous mangeons quelques frites en regardant la mer dans une brasserie où les serveurs s'ennuient et attendent la fin de la saison pour partir en vacances (plus que 6 jours.)
Et puis, nous longeons plusieurs heures l'Océan Atlantique, nous saluons notre amie Annie qui vient juste d'arriver en Angleterre pour quelques mois de travail. On se dit qu'elle est tout près en face de nous.
Avec le téléphone sans fil, on appelle Laurence Baldy à Paris pour dire que tout va bien (la fée de l'organisation). Jean-Michel, sur la plage déserte, enlève ses pelures et se jette à l'eau dans la nuit qui tombe.
Nous avions quitté la plage remplie de vacanciers, maintenant nous sommes seuls, plus personne, les enfants sont à l'école, et leurs parents au travail. Les maisons sont de nouveau au rythme quotidien. Et les plages sont les hâvres des mouettes et des cormorans. Troupeaux de mouettes qui recouvrent le ciel lorsqu'on s'approche, et puis tombent comme des feuilles.
Au loin s'allument les lampadaires de la digue de Berck. Petit hôtel sur la place. Nous y reposons nos corps. Etat de marche : un peu endolori. Bonne nuit.

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Avant de repartir


Je voulais juste dire ceci
C’est difficile de RE partir
ET voici deux histoires de pied.

Le jour de mes 37 ans, il y a quelques jours,
Je me suis offert une pédicure médicale.
Jusque-là je m’étais toujours dit :
Les pédicures c’est pour les vieux.
C’était un des plaisirs d’Alfred mon grand-père maternel
Et Manon ma grand-mère paternelle.
(Deux personnes bien les pieds en terre,
et bien campés sur leurs guibolles,
deux arbres )
Mais mes pieds avaient tout de même
Quelques callosités suite à la marche
Bien entamée
Et donc
J’y suis allée
Quel bonheur
De se faire soigner les pieds ;
Du bien être à la base
La jeune femme qui m’a soignée :
20 ans
biélo-russe dans le ventre de sa maman
au moment de la catastrophe
de Tchernobyl
très belle
très claire
elle n’aura jamais d’enfant
là-bas ils naissent monstres maintenant
elle a été en vacances dans une famille d’accueil
deux mois par an depuis sa naissance
pour respirer l’air sain des pays d’ Europe !
comme tous les enfants de Tchernobyl et alentours
Elle, à Enghien,
Depuis 20 ans
Et c’est comme ça qu’elle est devenue esthéticienne
Dans notre pays

Une jeune femme dort chez moi pour l’instant
20 ans.
Elle passe des examens à l’insas
Elle est arrivée au moment où ma tension était très basse
Et sans force pour recevoir qui que ce soit
Je lui ai demandée désagréablement
De revenir plus tard
Après avoir laissé chez moi son bagage.
L'ai envoyée promener.
Quand elle est revenue
Tout s’est bien passé
(parfois je suis violente
dans ma façon de mettre mes limites)
Elle m’a raconté qu’elle est née
Avec un pied complètement plat
C’est-à dire que l’os de la cheville
Etait à la place du talon
Tout retourné et
Au plus bas.
Elle n’a jamais pu marcher plus de 500 mètres
Jusqu’au 1er septembre de cette année.
Et cela, avec des très grandes souffrances.
Opération fin juin 2005.
Pendant deux mois, 5heures par jour de rééducation intense.
C’est la première fois qu’elle marche
comme tout le monde.
Depuis dix jours. Depuis 20 ans.

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je suis celle qui tient la carte

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Je suis celle qui tient la carte. Je la regarde de longues heures.
Il y a la carte où 1 cm = 2,5km. Sur celle-là, on voit tout notre trajet depuis Bruxelles. Celle où 1cm = 1km. Et celle où 1cm = 250 mètres. C’est la carte que je préfère, parce que les chemins de terre y sont indiqués. Mais je l’utilise rarement. Il en faudrait beaucoup pour notre voyage. Une trentaine.
Les cartes, ce sont mes ailes. Le soir, dans la chambre où on arrive, je les déploie entièrement. Je prépare de longues heures le trajet du lendemain. C'est difficile d'évaluer exactement une distance avec la carte que j'emploie le plus, celle où 1cm = 1km, car la ligne que nous suivons n'est pas tout à fait droite. Je peux dire : on va marcher entre 20 et 25 km. Jean-Michel voudrait avoir une machine sous ses semelles, capteuse compteuse des mètres sillonnés.
La journée je plie les cartes en 4, en 8, je m’attelle au rectangle de carte qui nous occupe, et en marchant, je guette le moment où on va passer de l'autre côté de la pliure. Ah, il va y avoir une ligne de poteaux électriques, ah, nous allons croiser une autoroute, ah, ici un chemin de tracteur, et cette ferme isolée, je crois qu'elle est ici, le petit carré noir. C’est grisant de cerner une adéquation entre l'abstraction rigoureuse de la carte et les accidents du chemin.

Je marche presque toujours devant, puisque je tiens la carte. Jean-Michel marche presque toujours derrière. Je marche d'un pas régulier, plutôt allant. Je m'arrête brusquement lorsque tout à coup j'ai un doute, parce que je ne reconnais plus les pas réels face au tracé de la carte.
Parfois je change de route parce que le chemin que j'ai tracé mentalement sur la carte a une résonance dans le réel qui m'emmène un tout petit peu ailleurs. Par exemple, parce que quelqu'un nous dit : il y a un chemin de terre parallèle à la route. Alors bien sûr, nous préférons toujours la terre à l'asphalte. Toujours. Ou parce que je perds le chemin. Alors c'est le sens de l'orientation qui nous fait traverser un champs, enjamber une barrière. Ou bien, nous nous arrêtons un peu plus tôt que prévu parce que j'ai surévalué nos capacités de marcheurs pour ce jour-là.

Parfois je suis fâchée : Jean-Michel pose des questions qui montrent qu'il ne connaît pas le tracé que nous faisons, ni les noms de villes traversées les jours précédents. Pour moi ce sont les couplets d'une chanson qui s'allonge chaque jour, litanie de noms.

Belgique (1)St Gilles, Anderlecht, Ruisbroek, Beersel, Huizingen, Halle,(2)Lembeek, Tubize, Clabecq, Braine le Château, Ittre, (3) Virginal Samme, Bois de la Houssière, Braine le Comte, Petit Roeulx lez Braine, Steenkerque, (4) Enghien, Hoves, Graty, Saint Marcoult, Silly, Bassily, Bois de Lessines, (5) Hellebecq, Ghislenghien, Meslin L’évêque, Lanquessaint, Ath, Villers-Saint-Amand, Ligne, chapelle à Wattines, Leuze, (6)Pipaix, Fontenelle, Baugnies, Vezon, Fontenoy, Antoing, Chercq, Vaulx, Tournai, (7) Romegnies-Chine, Esquelmes, Pecq, Estaimbourg, Leers Nord, FRANCE, Leers, Roubaix, (8)Mouvaux, Linselles, Sainte Margueritte, Comines France, (9) Deulémont, Belgique, Warneton, Nieuwkerke, Dranouter, Rodeberg, Mont Noir, Loker, (10) Berthem, France, Mont des Cats, Godewaersvelde, Eecke, Steenvoorde, Terdeghem, Cassel, (11) Wemaers-Cappel, Ochtezeele, Noordpeene, Buysscheure, Clairmarais, Saint Omer, (12) St Martin au Laërt, Salgerwick, Inglinghen, Culem, Mentque-Northécourt, Forêt de Turnehem, Audrehem, Audenfort, (13) Licques, Herbinghen, Colembert, le Wast,…,Wimereux, (14) la pointe de la Crèche, Boulogne-sur-mer, (15) Le portel (fort d'Alprech...) Equihen-Plage, Condette, (16) Hardelot-Plage, Sainte Cécile, Camiers

Jean-Michel marche avec sa caméra. Il filme ses pas, nos pas côte à côte, les matières du chemin. Il s'arrête pour filmer un vol d'oiseaux, des grives, un chevreuil. Une matière comestible. Il se laisse guider. Parfois je voudrais qu'il connaisse la route comme moi, qu'il soit avec moi dans ce rôle-là. Il dit qu'il me le laisse parce que ça me fait plaisir. C'est vrai. Mais je crois aussi que ça ne l'intéresse pas plus que ça.
Ce qui est difficile, c'est d'être souvent la tête du voyage. Je pense au trajet et aussi aux pansements, aux petits ravitaillements. Je me dis : et si c'est lui qui tenait la carte ? Et moi, je suivrais derrière, confiante dans la direction qu’il prendrait. Je suivrais chantant des airs qui surgiraient comme ça. Jean-Michel a une confiance d'enfant. Moi pas.
Lorsque je suis à la campagne, à Resteigne où je vais depuis que je suis née, je connais bien les chemins, je peux me perdre, et retrouver la route, insouciante. Quand je pars vers l'inconnu, j'ai besoin de suivre un tracé même si après je m'en écarte : je n'ai pas d'insouciance. Sauf lorsque nous rencontrons quelqu'un. Alors je m'arrête et je parle avec insouciance, avec bonheur, je peux me perdre dans la vie qui se raconte à moi, je peux m'oublier, être toute éponge.
Et tout à coup, je dis : il faut continuer la route Jean-Michel, il faut cesser de parler, il y a du chemin encore aujourd'hui. Et je suspends net une rencontre.
Si j'avais toute la vie devant moi, je ne ferais pas cela. Mais je n'ai pas toute la vie devant moi. J'ai choisi de donner un certain temps jusque Paris. Qui laisse le temps mais qui exige aussi que nous avancions. Voilà.
Je suis celle qui tient la carte, qui tente aussi de donner le signal de départ le matin.

Je voudrais apprendre à aimer le rôle que notre route me donne. Le rôle de celle qui tient la carte. (la danse de celle qui a des cartes au bout des bras). Et parfois lâcher ma tête, m’arrêter.

Je me demande ce qui se passerait si nous voyagions sans carte. Juste en demandant : monsieur, par où aller pour Paris ? Hé madame, Paris c'est par où ? En passant par Boulogne-sur mer, c'est par où mademoiselle ? Souvent lorsque pour nous rassurer, nous demandons, monsieur tel village c'est par où ? On nous indique la voie la plus rapide, la nationale, la départementale, parfois même l'autoroute.
Je rêve de rencontrer quelqu'un qui aurait en lui la mémoire du chemin en terre qui relie deux points.
Avant les chemins en terre étaient ceux qu'empruntaient tout le monde entre deux villages. C'étaient les seules voies il y a à peine cent ans ! Et cela pendant des millénaires. Ils sont toujours là, mais interrompus, brisés, embroussaillés, et c'est comme un petit miracle lorsque d'un village à l'autre, nous pouvons entièrement suivre le chemin de terre.
C'est violent comme nos routes en asphalte à grande vitesse ont rayé les chemins de terre.

Ça me fait penser à la vie, tout cela. Ça me fait penser à ma vie. Le matin, dès que j’ouvre les yeux, j'établis toujours une petite cartographie de la journée. Une cartographie idéale. Comme une liste. J'ai terriblement besoin de me donner des repères. Je suis comme ça.
Souvent, je n’arrive pas à m’y tenir. Souvent, j'oublie de les mentionner à Jean-Michel. Je commence à suivre ma liste intérieure. Sans lui en parler. Ça peut créer des remue-ménages.
Marilou, elle, me demande chaque jour « qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui maman ? » Parfois je lui demande : qu'est-ce que tu as envie de faire ? je ne sais pas. Alors je lui fais part de ma liste intérieure et je la mets en œuvre. Ça peut très fort tendre la journée. Sauf si tout à coup j'écoute battre mon cœur ; Je me mets au rythme de mon cœur et je laisse à la liste la possibilité de m'emmener dans l'inconnu. Et je rencontre Marilou, profondément.

Est-ce que je pourrais fonctionner dans ma vie avec juste une direction générale et pas après pas réajuster ma route ? C'est une question que je me pose tous les jours. Il me semble qu'il y a quelque chose d'indicible qu'il faut suivre toujours, qu'on ait une carte ou pas. Mais pour ça, il ne faut pas aller trop vite, ni tout prévoir. Je ne peux pas très bien en parler, parce que moi, je vais souvent trop vite, je suis souvent pressée. J'établis sauvagement des listes insoutenables.
Je sais qu'il faut que quelque chose change. Je suis celle qui tient la carte tout simplement. Les cartes ce sont mes ailes.

Quel est le rôle de Jean-Michel ? Le capteur d'images. La mémoire de la chair de nos routes. Il emploie des technologies qui sont comme des mystères pour moi. Les images qu'il me montre sont belles. Je n'ai pas toujours la patience d'être au rythme de ses machines. Je suis impatiente. Entre les technologies de pointe et moi, il y a un hiatus.
Jean-Michel saisit les rythmes visuels, les chocs de couleurs, de formes, la beauté du monde. C'est celui qui tient la caméra. Il saisit tout ce qui n’est pas sur la carte, tout simplement.

Ce serait bien si parfois, je regardais dans la caméra, comme ça, et lui, parfois, se penche un petit peu sur la carte.

Ce serait bien que nous nous rencontrions parfois, tout simplement. Lui lâche la caméra, je lâche la carte. Et nous regardons le paysage. Et nous respirons ensemble, un tout petit moment. Une suspension sans frontières.

C’est Paul Ernst qui m’a transmis le texte qui suit. J’aime ce texte.

« depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines aux cailloux des chemins... » a écrit Rimbaud.

Chemin : bande de terre sur laquelle on marche à pied. La route se distingue du chemin non seulement parce qu'on la parcourt en voiture, mais en ce qu'elle est une simple ligne reliant un point à un autre. La route n'a par elle-même aucun sens; seuls en ont un les deux points qu'elle relie. Le chemin est un hommage à l'espace. Chaque tronçon du chemin est en lui-même doté d'un sens et nous invite à la halte. La route est une triomphale dévalorisation de l'espace, qui aujourd'hui n'est plus rien d'autre qu'une entrave aux mouvements de l'homme, une perte de temps.

Avant même de disparaître du paysage, les chemins ont disparu de l'âme humaine : l'homme n'a plus le désir de cheminer et d'en tirer une jouissance. Sa vie non plus, il ne la voit pas comme un chemin, mais comme une route : comme une ligne menant d'un point à un autre, du grade de capitaine au grade de général, du statut d'épouse au statut de veuve. Le temps de vivre s'est réduit à un obstacle qu'il faut surmonter à une vitesse toujours croissante."

Milan Kundera, L'immortalité

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prochain départ en septembre

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retour

Jeudi 18 août
Boulogne sur mer. Nous voulions marcher de Sainte Cécile à Etaples. Mais non. Pour finir, nous restons trois heures au bord de la mer. Farniente.
Marilou court sans cesse de la mer au trou dans le sable où elle trace des galeries à remplir d'eau. Elle marche sans doute bien plus que le jour précédent avec ses courses ininterrompues. Plaisir du bord de mer. Familial et simple.
Retour à Bruxelles.
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boulogne sur mer

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Mercredi 17 août
Condette, Hardelot-Plage,Sainte Cécile.
On mange à l'auberge du château de Hardelot. Un anglais a repris ce lieu il y a un an. C’est difficile, dit-il avec son joli accent. Il y a du soleil. Qu’on est bien là.
Longue route de béton pour rejoindre la plage où nous étions hier. Lucette nous prend en voiture pour nous amener jusqu'à Hardelot. Son mari est mort juste quand ils ont pris leur retraite. Elle sourit. Elle nous guide dans Hardelot, nous montre les vieilles maisons au style anglais.
Journée maritime.
J'achète une bouée. Marilou s'y couche. Je la fais glisser au bord de la plage. Long trajet sur le sable, de Hardelot à Sainte Cécile.
On rencontre : les pêcheurs de vers, des énormes vers de sable, comme des serpents, oui. Lorsqu’on voit sur le sable un espèce de tire bouchon de sable, il faut pointer là l’aspireuse en acier qui fore le sable et aspire le gros vers qui servira à la pêche. Le roi de l’aspireuse perforatrice des plages du nord, c’est l’homme tatoué d’un christ qui pleure sur ses épaules, et d’une rose épineuse.
On rencontre : le vieux pêcheur de vanneaux. Lorsqu’il y a une petite mousse verte, tu plonges tes doigts dans le sable et tu trouves un vanneau. Marilou, ça la passionne, elle remplit notre sac de vanneaux.
Les pêcheurs de couteaux. Lorsque tu vois un couteau dressé sur le sable, tu le saisis, vite, car dès que tu t’approches, il s’enfonce.
Les pêcheurs de crevettes avec leurs tamis, et d’autres aux longues cuissardes.
Ça rend le chemin très agréable, toutes ces parties de pêche.
Bonheur.
A Sainte Cécile, à 7heures pile, une sirène hurle et tout le monde revient sur la digue.
Pour rejoindre la voiture à Condette, j’accoste un homme. C’est Daniel le cuisinier des Flots. A l’auberge du château, il goûte tout pour comparer aux sauces qu'il cuisine.
Un tour à la foire avant de rejoindre l’intérieur des terres.





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variation



Mardi 16 août
Boulogne sur mer, Le portel (fort d'Alprech...) Equihen-Plage, Condette
Marilou trouve un morceau d'obus sur le chemin. Perspectives étonnantes entre les champs de vache et la mer à la lisière des champs. Equegien. A nouveau les anciens parlent de la guerre qui a beaucoup détruit.
Rien de spécial. Journée au rythme de Marilou.
Retour vers Condette à travers les dunes boisées. Ça ressemble à Noirmoutiers. Arrivée à Condette. Il faut trouver un bus pour rejoindre la voiture. On fait du stop. Une pédicure ou pédologue nous emmène. On rejoint Boulogne, la vieille ville, la foire.

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maison-bateau

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Lundi 15 août
Wimereux-Boulogne sur mer, par un sentier le long de la mer, en passant par la pointe de la Crèche.
Avec Marilou, ma fille de 7 ans et demi, pour 4 jours. Un point de chute à Audenfort-Audrehem où nous étions passés à pied. Là, en retrait dans les terres, nous dormons, y revenons le soir en voiture. La côte est pleine, c’est le week-end du 15 août. Plus de chambre d’hôte ou d’hôtel libre en bordure de mer.
J'apprends à Marilou les signes du GR. Rouge et blanc. Les suivre comme un jeu de piste. Ça l'amuse. On longe le port. La belle plage de Boulogne et puis le sentier sur les falaises. Ça ressemble à l'Irlande.
Le chemin est ponctué de bunkers.
Et tout à coup, juste à la hauteur de la pointe de la Crèche, nous longeons un bunker aménagé comme une petite maison. Une cour au milieu avec deux chiens, une grande niche. Et au bord, un jardin potager.
C’est là qu’habite Tadé François Jésus. Il faut se plier pour entrer chez lui. « L’humilité. » 39 femmes en 43 ans. Deux amours. Une millionnaire. 72 ans. Ancien docker. Il m'appelle la directrice parce que je tiens la carte. Je l'appelle le veilleur.
Tadé c’est son prénom polonais. François, son prénom français, François l'assise, « j’ai une bonne assise, oui ». « Jésus parce que je crèche à la crèche, près de ma mer, juste en face. » Sultan et Sultane, ce sont les chiens. Yacinthe qui va accoucher, Christian et les autres, ce sont les poissons. Parce que dans une des pièces du bunker, il y a l’eau d’une source qui affleure. François Tadé Jésus leur parle. Il y a encore trois autres pièces et une chambre d'amis. Il nous joue David Crockett à l'harmonica. 7 ans qu'il est là. C'est son troisième bunker en 20 ans. Depuis ses habitations bétonnées, il a vu une comète et des soucoupes volantes. Il est venu à Bruxelles en 58 pour l’expo universelle, à motocyclette depuis Lens. Il cultive des tomates. Il nous offre à boire. Nous souhaite du bonheur.
A Wimereux, Marilou écaille les falaises grises à la recherche de fossiles. Un infirmier flamand nous montre sur la plage d'énormes ammonites. Au cap Blanc Nez on ne peut plus prendre de fossiles car la falaise en craie s'effrite.
Je venais ici à 12 ans avec toute ma classe chercher des fossiles pendant de longues heures. Ce sont des moments inoubliables de mon enfance.
Marilou est passionnée. Dans la matière grise, elle déniche des fossiles d'huîtres.
C’est à Wimereux que nos pieds, il y a 4 jours, avaient rejoint la mer.
La plage des assis qui regardent l'eau.
Rythme de Marilou : un vagabondage doux. Ça me fait du bien la marche au rythme de mon enfant. Retour en train à Boulogne. Quelques tours à la foire et puis, retour à l’intérieur des terres à l’auberge du moulin d’Audenfort.

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s'emboîter le pas

1-musique jm@

elie et moi
un bout de chemin ensemble
lui avec un appareil photo, moi avec une camera


2-musique Elie rabinovitch

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mises à jour

un merci pour vos commentaires d'autres
mises à jour vont venir d'ici lundi
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les pieds dans l'eau


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première composition d'Annette Zinglé



11 aoôut.
Nous voudrions arriver à la mer.
Licques, Herbinghem, Colembert, Le Wast, Belle et Heullefort, Conteville-lès-Boulogne, Pernes-lès-Boulogne, Pittefaux, Wimille, Wimereux...(juste à côté de Boulogne-sur-mer.
Aujourd’hui, tous les gens qu’on croise dans les villages nous disent : « il fait beau. »
A nouveau, un long chemin de terre après Licques.
Quand nous arrivons à Colembert, il y a devant nous un château, à droite un champs tout rouge, comme une tache de sang dans la campagne, et à gauche, la danseuse improbable, de loin ça ressemble à une danse pour nous accueillir, nos pas nous mènent à elle. Ce sont les bras et les jambes qu’elles ne maîtrisent plus, ça part vers le ciel, sur les côtés, en grandes élongations, danse tragique et belle.
Après Colembert, Le wast, l'estaminet où à nouveau, on nous dit qu’il n’y a rien à manger, œufs sur le plat, l’ambiance est lourde et triste, on dérange, au comptoir, il y a Pascal le camionneur régional, avec qui on taille une bavette avant d’entrée dans la vallée du Wimereux, minuscule rivière qui nous emmène à la mer.
Toutes les routes depuis Colembert sont en asphalte, j’ai très mal aux pieds ; à partir de là, nous nous arrêtons dès que nous pouvons, un autre estaminet à Conteville-lès-Boulogne, après que je me sois assise sur un nid de fourmis à Belle et Heullefort, l’homme qui y vit depuis 70 ans nous parle des chevaux boulonnais, blancs, ce sont ceux qui couraient de Boulogne à Paris pour apporter le poisson.
A Pernes-lès-Boulogne, il y a un mouton sur le dos qui ne bouge plus, et juste avant j’ai retenu sur une pancarte un numéro par cœur, comme ça, pour rien, en marchant. J’appelle, c’est leur mouton. Coincé dans un trou.
Trop mal aux pieds, la mer est encore à 8 kilomètres et nous en avons déjà marché 25 aujourd’hui. Nous voudrions être à Bruxelles ce soir, alors, voilà, je pointe mon doigt ! L’homme qui arrête sa voiture ne peut plus marcher, son beau-fils a malencontreusement tiré un plomb dans sa jambe lors d’une fin de partie de chasse. Il est passionné par les chevaux et la route du poisson. Il nous emmène à Wimille, encore trois kilomètres à pied jusqu’à la mer.
Enfin, nous la voyons, la mer de Wimereux, et tout de suite, nous mettons nos pieds dans l'eau. Le bonheur !
Après, nous prenons le train, ça paraît curieux d’être assis pour avancer...
Wimereux-Calais. Changement. Calais-Hazebroeck. Changement. Hazebroeck-Lille. Changement. Lille-Tournai. Changement. Tournai-Bruxelles. Une contrôleuse nous explique que la côte d’Opale n’est pas considérée comme une région touristique, d’où la difficulté pour en partir ou y arriver.
Nous avons un compagnon de train, Gérard. Spécialiste-es-horaires et es-marche. Il rit beaucoup. Nous nous racontons nos routes. Un de nos trains a du retard, nous allons manquer une correspondance. Il me dit de prévenir le contrôleur. Et nous retardons le train Lille-Tournai de 10 minutes. Le chef de quai crie à Lille « allez les belges, embarquez, embarquez. »
Il est presque minuit lorsque nous arrivons à Bruxelles. Lundi nous repartons avec ma fille Marilou (7 ans) pour marcher une quarantaine de kilomètres en 4 jours, en longeant la mer, et puis à nouveau nous reviendrons. Et nous repartirons du 9 septembre 20 septembre pour marcher de Berck à Paris.

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paysages

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10 août.

Quitter st omer journée magnifique.
Saint Martin au Laërt, Sagerwick, Inglinghen, Culem, Mentque-Northécourt, Forêt de Turnehem, Audrehem, Audenfort, impasse du Gué.
Il y a un chemin de terre très direct, très long qui traverse une grande portion de campagne, c'est une ancienne voie romaine. D'un côté ça va vers Rome, de l'autre vers Douvres. Traversée enivrante. Nous croisons deux agriculteurs, Christophe et son père, eux aussi nous parlent des normes européennes, au loin, des moulins sont nos repères, nous croisons un chevreuil, des perdrix, une carrière blanche, les chemins maintenant vallonnent, très très beau, c'est la réion du parc et des marais d'opale ;
A Mentque-Northécourt, nous avons faim, il y a Le café « chez Marie »,on y est comme chez soi ! dans son salon... Les estaminets de cette région sont comme ça, on entre chez les gens. Elle n'a plus rien à manger, dit-elle. Deux hommes, Pierre et Henri partagent leur repas. Un vendeur de tracteurs et un hôtelier retraités. Ici, c'est juste avant la grande forêt de Turnehem. « Des gens s'y sont perdus. »
On entre dans la forêt.
Dans la forêt de Turnehem, il y a une chapelle pour Notre-Dame, Christiane et ses amis lavent à grande eau javellisée le seuil de la chapelle, pour préparer le 15 août. En 1713, dans un village plus loin, la statue de la vierge a disparu On l'a retrouvée à cet endroit, deux fois de suite. Comme un miracle. Sur ce lieu, ils ont édifié la chapelle. Elles nous donnent leur bouteille d'eau.
Dans la forêt de Turnehem, deux vieillards jouent aux petits chevaux,
Et font « tagada tagada » quand ils avancent leurs pions.
Dans la forêt de Turnehem, il y a un chalet clos, et sur la porte il est écrit : ne rentrez pas, tout est miné ici.
Dans la forêt de Turnehem, lorsqu'on se perd, Jean-Michel donne une leçon pour ne pas être chargés par d'éventuels sangliers.
Quand nous sortons enfin de la forêt, nous sommes à Audrehem, et nous rentrons dans l'estaminet d'Agnès. 80 ans, elle est née là, quand les avions des allemands passaient, elle se mettait contre les troncs d'arbre pour se cacher.Elle non plus, elle n'a rien à manger, ah si, tomates du jardin, salade du jardin, œufs des poules du jardin.
Nous marchons jusqu'à Audenfort, à l'hôtel du moulin d'Audenfort, passage du Gué. C'est le premier jour de la nouvelle patronne, une fleuriste de Lille qui a décidé de changer de vie. Et nous sommes ses premiers dormeurs.

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en vert et contre tout



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9 août. De Cassel à Saint Omer.
Cassel c'est donc le point culminant de la Flandres, 176 mètres, la ville des montagnards du plat pays, il fait plus froid et plus brumeux dans la ville perchée que dans la plaine, Cassel c'est le sommet du pays des cornemuses, des harpes, des estaminets, des jeux de bar (la grenouille, les poires). Cassel, c'est le sommet du pays des chapelles au croisement des routes, la cîme du pays des rues aux noms flamands qu'on prononce là-bas avec l'accent français, le pic d'une vlaamse taal interdite.
On quitte Cassel le matin, on descend de la minuscule montagne, Wemaers-Cappel, Ochtezeele, Noordpeene, Buysscheure, entrée dans le pays des choux-fleurs : Clairmarais, St Omer.
La route depuis Bruxelles est longue jusque Saint-Omer et Arcques. Nous voulions passer par là pour aller à Paris, et de là rejoindre la mer. Immense détour parce que nous travaillons avec la salle Balavoine que dirige Fabienne Brioudes à Arques. Là aussi nous jouerons « état de marche ». Et ce détour nous plaît.
La route est longue, oui. Nous ne croisons personne, pas d'épiceries dans les villages. Sous nous, passe le TGV qui relie le nord et le centre de la France, à très grande vitesse, fracas dans la campagne.
A Buysscheure, oui, nous rencontrons trois marcheuses ! Mathilde, Hélène, Sabine à la découverte de leur région. Elles viennent de Boulogne-sur-mer, et nous conduisent à Clairmarais. La fin de la Flandres.
A partir de Clairmarais, le paysage mue complètement. On entre dans les marais. Petits canaux, avec vieilles barques qui semblent échouées, aux rives de petites maisons. Parfois des vieux ponts traversent l'eau pour accéder à la maison. Paysage poétique. Kevin Vincent et Antony sur leurs bicyclettes. Avec eux nous créons un quatuor de bonjour-aurevoir. Ça dure longtemps, ça raisonne à travers le bois de clair marais. « bonjour, bonjour, au revoir, au revoir, bonjour bonjour... »
A St Omer, nous dormons quai du Commerce, chez Dominique, Marie, Pauline, Valentine. Dominique est un marcheur. Il nous parle de la route du poisson qui relie Boulogne-sur-mer à Paris. C'est la voie qu'empruntaient les chevaux porteurs de poissons qu'il fallait livrer le plus rapidement possible au roi. Nous décidons que nous prendrons cette route-là. Dominique a un bâton de marche magnifique. Celui qui l’a fabriqué ramasse pendant l'année des branches qu'il trouve belles, les fait sécher longtemps, et ensuite, les taille, les sculpte.
Marie est infirmière, accueilleuse, et aussi conteuse de sa vie qu'elle a passée à la ferme de sa grand-mère. Je lis quelques extraits. J'espère que beaucoup de gens pourront lire ces pages.
Ils nous disent : vous partez vers la région des dindes.

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