ETAT DE MARCHE

couple de vestes sur la route

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Clermont (on y arrive en train),
Giencourt (Georges Saveyn, le fermier flamand, sa très très jolie ferme),
Breuil-le-vert, Sénécourt, marais (je tombe dans un marais, le pied gauche jusqu’au genou, une boue noire, collante, malodorante, après les étangs barrés et tous les chevaux de Camargues, une douzaine, dans un champ),
Uny-saint-Georges, Rantigny, Liancourt, Cauffry, Laigneville, (je tombe à plat ventre sur un minuscule trottoir coincé entre usines, voie rapide, et rails du train),
Nogent-sur-Oise, Creil (retour à la grande ville, le corps est endolori par les deux chutes)

Quitter Clermont, le haut de Clermont, descente sur Giencourt où vivent les giencourtois, une ferme d’un autre temps, le porche la dessine, volets bleus, pierre lisse, gris pâle, dans la porte de la ferme apparaît le fermier, Georges Saveyn, il est né là il y a 77 ans, le regard très bleu, pas très grand, mince, vif, sans âge, ses parents, flamands de Belgique, sa mère, elle va peut-être avoir 106 ans dans quelques jours, Elisa, mais peut-être pas, l’hiver a été rude pour elle, et les légumes ne sortent pas, les poules vivent dans la chambre, dans la cuisine, et les poussins, et le canard et le coq, fientes de volaille sur les carrelages, pas de femme, pas d’enfants, en Guadeloupe il y a 7 ans, quand il parle des amis morts, les yeux se mouillent de larmes, il est en train de perdre un très bon ami, cancer du poumon, un autre est mort d’un cancer généralisé en 10 jours, et plus loin il y avait une femme qui a perdu son mari de 42 ans, veuve si jeune avec 7 enfants de 13 à 3 ans, bien des années plus tard, un des enfants l’invite en Corse, il est accueilli là-bas comme s’il était leur père pourtant il n’a pas fait grand chose pour eux, il les a aidés comme il a pu, Georges ouvre une bouteille, un coup de cidre, du cidre maison, moi je n’ai plus la machine pour le faire, mais c’est le voisin d’à côté, je me lève tôt le matin, 5H30, je travaille beaucoup beaucoup, quand il y a des choses à faire je me lève, en hiver un peu plus tard, c’est plus difficile de se lever avec le froid, non je n’ai pas tellement vu le paysage changer, j’ai quelques terres encore, de quoi nourrir les lapins, les volailles, les chats, on se serre dans nos bras à la gloire de nos origines flandriennes, et on laisse le chocolat belge sur la table, pour Elisa, sa maman de Gand, c’est la semaine sainte, le temps est souvent incertain cette semaine-là, il a remarqué ça, je peux vous raconter une blague coquine ? c’est une femme elle porte la semaine sainte un soutien-gorge noir, elle dit, c’est parce que mes seins sont en deuil,
je suis un marcheur oisif, je ne comprends pas pourquoi on marche pour relier deux endroits, moi je marche en oisif, je regarde les fleurs, je cueille les champignons, s’il y a un joli buisson, des fougères, je m’assieds avec ma copine et je regarde le paysage, et on parle, on rit, on manque tellement de choses en marchant d’un endroit à un autre, en Guadeloupe les fleurs n’ont pas d’odeurs mais leurs couleurs sont tellement belles, ce qui m’étonnait là-bas, c’est la différence, la différence, on est fait pour vivre ensemble, tous, avec nos différences, c’est le rire qui me tient vivant.

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chaussée brunehaut


Breteuil,
Vendeuil-Caply, une église-château, seule au milieu du champ
Caply, au sol, la trace d ‘un théâtre antique,
Bois de Calmont, nous grimpons un sentier, plateau vert et désert au-dessus et un troupeau de chevreuils,
Saint-André Farivilliers, Jean-Michel espérait y trouver un café, des artisans refont les charpentes en bois d’une jolie maison, pas de café à plusieurs kilomètres à la ronde nous disent-ils, pic nic au bord de l’église,
Campremy, nous traversons le village à chiens, village-fantôme, aux jardins clôturés et aboyeurs,
Thieux, le café est fermé, je sonne chez l’habitant pour aller aux toilettes, Elise à peine née dort dans son landau, il y a aussi les traces de Théo et Célia, dessins et jeux d’enfants, la maman semble fatiguée, le papa aussi, farouches,
Bucamps, un village au creux des chemins, endroit buccolique, toujours pas de café pour Jean-Michel, arrêt grâcieux sur un banc, soleil au visage, Jean-Michel panse les cloches, après on aperçoit une faisane, des perdrix, et le renard à grande queue avant d’atteindre une ferme-repère sur un plateau,
Le Mesnil sur Bulles, nous frappons à une porte pour avoir de l’eau, un jeune homme très cordial nous en apporte, et insiste pour que nous emportions une seconde bouteille,
L’Argilières-ferme, repère de la longue route, désert vert, sur un plateau exposé aux vents qui balayent notre visage,
Etouy, nous avons marché plus de trente kilomètres, nous voudrions y dormir, mais pas de chambre, par contre une boulangerie, et enfin un café, on nous dit d’aller au village suivant pour dormir : Roquerelles, un paysan nous indique le chemin dans un bois, une biche se tient immobile à l’entrée du village, la nuit tombe, un jeune homme nous emmène en voiture quelques kilomètres plus loin encore, à Agnetz (plus de chambre, il faut aller à Liancourt, 10 km de là, taxi)
Les pierres de la journée, pierres silex, ces pierres, toutes fascinantes.
La journée était très très longue, marche dans le vent froid, sans arrêt pour se réchauffer, rude, silencieuse, villages-dortoirs, ...


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le grenier de paris


Ailly-sur-Noye, Berny-sur-Noye, Chaussoy-Epagny, (château, planteur de pommes de terre), Chaussée Brunehaut, La Faloise, (christ en ferraille et un crâne de mouton à ses pieds), (le clou sur la chaussée) Paillart (l’école, la surveillante, le café), (les deux vestes sur le chemin), Breteuil (étaphôtel, repas dans la chambre, télé).

Si je m’agrippe toujours à la carte,
Je ne peux pas tenir sa main,
Ni sentir le vent dans mes paumes,
Ni mettre les mains en poche,
Ni suivre le soleil.
Si je m’agrippe toujours toujours à la carte...

- Le café d’Ailly-sur-Noye. Là où nous avions interrompu le voyage. On peut y dormir, c’est familial ici dit la patronne, tout le monde se connait. Je voudrais revenir un jour dormir à Ailly-sur-Noye dans ce café.
- Ça faisait longtemps que je rêvais de poser le pied sur la chaussée Brunehaut. Je regardais ce long trait noir tout droit « chaussée Brunehaut » sur la carte, une chaussée romaine, qui reliait des centres importants, il y a plusieurs lignes noires, longues et droites, qui s’appellent « chaussée Brunehaut », le papa de Colette Brou, la compagne de mon père, a écrit un livre : « Chaussée Brunehaut », je vais me renseigner.
- Un planteur de pommes de terre, juste avant la chaussée Brunehaut à Chaussoy-Epagny dit qu’une pomme de terre plantée donne 1kg500 de patates récoltées, il est beau, une tache verte sur le front.
- A la hauteur de la Faloise sur la chaussée, un christ en ferraille retranché dans la clairière ; à ses pieds, un crâne de brebis, et un peu plus loin par terre un fémur de femme.
- Le clou de la chaussée Brunehaut, enquête, chez la maîtresse de l’école de Paillart, un tout petit gars en tricycle est allée la chercher, on lui a parlé du clou de la chaussée à travers la grille, la maîtresse, elle ne sait pas d’où ça vient, elle n’est pas d’ici, elle vient juste d’arriver, et au café de Paillart, le patron non plus n’en sait rien, un homme au comptoir dit : ça pourrait être le clou d’un fer à cheval, mais quand même comme ça je n’en ai jamais vu, il a l’air très très vieux. Je décide que c’est un clou romain.
- La nature oscille encore entre l’hiver et le printemps. Quelques taches jaunes. Grandes étendues de terre labourée, ou de blé vert au ras du sol, le regard porte loin, on se repère aux clochers plantés dans la campagne comme lorsque nous marchions en Flandre.
- Plus je marche, moins je découvre, dit Jean-Michel. Pour moi c’est le contraire. C’est vrai, je lis mieux la carte, j’imagine de façon étonnante le paysage rien qu’en regardant la carte, c’est comme lire une partition et entendre la musique ; en même temps je découvre des nouvelles choses, lâcher, retenir, ouvrir, fermer, parler, se taire (l’interprétation...).
- Entre Paillart et Breteuil, sur la chaussée Brunehaut, deux vestes en cuir échouées sur le chemin, on les essaye, Jean-Michel est beau dans la sienne ; le vent, la pluie les a durcies, peaux craquelantes, sans corps en dessous pour garder leur souplesse. On les laisse nous aussi au bord du chemin.
- Près de Breteuil, les corneilles ont tissé leurs nids aux cîmes des arbres. On lève le regard haut vers le ciel. Les branches sans feuilles tressent l’espace, les nids s’y déposent en taches.
-A partir d’ici, on décide d’aller vers Clermont plutôt que vers Beauvais. A pied, cette décision est importante. Ainsi nous arriverons à Paris par le nord-est, la maison de Jean-Michel, plutôt que par le nord-ouest.

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bientôt nous reprenons la marche


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Prochaine étape le 2 Avril 2006

2 avril 2006 entre 15h et 17h
M.J.C Théâtre de Colombes
Journée Non Stop de la Jeune Danse
96/98 rue Saint-Denis 92700 Colombes
Tél : +33 (0)1 56 83 81 81
http://www.mjctheatre.com

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Ode aux randonneurs par Jean-Marie Gourreau

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Marcher… un mot qui est vite devenu obsessionnel pour Jean-Michel Agius et sa compagne, Laurence Vielle. Mais aussi une sensation de jouissance et de découverte. Non seulement celle des paysages traversés, mais aussi celle de l’autre, des autres. Au départ, il y eut l’envie, le besoin de s’évader du studio de répétition, de se libérer de ses habitudes, de s’extraire de la chaise qui nous lie à notre table pour goûter l’ivresse de la liberté, la conquête de l’espace. « Si nous marchions entre nos maisons* ? Si nous longions d’abord des canaux puis traversions des marais, ensuite des forêts ? » suggéra un jour Laurence. Leur périple se fit en plusieurs étapes. Ils firent ainsi 600 kilomètres, partirent de Bruxelles, traversèrent Ittre, Tournai puis la frontière franco-belge à trois reprises pour gagner Amiens, Arques, Boulogne, la baie de Somme, Amiens, Beauvais… Préférant les chemins de terre poussiéreux et défoncés aux routes et autoroutes. Avec pour tout baluchon qu’une caméra pour mémoriser les paysages et en saisir les chocs de couleur, ainsi qu’un petit magnétophone pour immortaliser leurs rencontres. Sans oublier les cartes IGN, des cartes « qui étaient leurs ailes », dira Laurence… Etat de marche, c’est ce que leurs corps ont glané, leurs cœurs, recueilli, leurs yeux vu… Leurs pensées, leurs joies, leurs souffrances et leur harassement aussi. Leurs danses, leurs textes, ils les ont créé en marchant, kilomètre après kilomètre, dans la liberté de vivre, d’aimer, de s’aimer. Et ils ont fait leur cette pensée de Milan Kundera : « Le chemin est un hommage à l’espace ». Aussi leur spectacle est-il un va-et-vient permanent entre danse et poésie au sein d’images sélectionnées de leur périple. Des rencontres étonnantes, voire émouvantes comme celle de Mireille à qui l’on venait d’enlever un sein suite à un cancer et qui était en train de choisir une prothèse : « A mon âge, disait-elle, on n’a plus besoin de plaire, je prends la plus légère »… Ou celle de Jérôme, aîné de six enfants, cueilleur de plantes de son état… Tout cela entrecoupé d’une gestuelle narrative pleine de finesse et d’esprit. Beaucoup de légèreté dans les propos, les intonations de voix de Laurence, trouvant d’ailleurs leur écho dans la danse de Jean-Michel. A ce jour, leur périple n’est pas tout à fait terminé, il leur reste encore des pas à faire, beaucoup de pas à faire. Mais le bonheur et le désir leur collent au corps. Leur faim de marcher n’est pas encore totalement assouvie. Gageons qu’ils nous rempliront encore leur besace de merveilleuses images, de poignants souvenirs qui viendront compléter la belle histoire qu’ils ont vécu ensemble et qu’ils viennent de nous narrer avec humour, de nous faire partager avec cette incommensurable générosité qui est la leur.

* Laurence habite Bruxelles et Jean-Michel, Paris.

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Etape du mois de mars 2006

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Théâtre en CieS XII

Un théâtre aux prises avec le réel d’aujourd’hui, où la scène tente de le délimiter et de lui donner sens, au cœur d’états de crise

Le Centre Wallonie-Bruxelles propose une série de pièces en prise directe sur le monde. Pour commencer, Etat de Marche (les 3, 4 mars à 20h30 et le 5 à 17h), une création de Laurence Vielle et Jean-Michel Agius, arpenteurs du monde attentifs aux signes qu’il transmet. Lui est chorégraphe, aimant l’humour et la dérision, et vit à Paris. Elle est auteur, comédienne et metteur en scène, et vit à Bruxelles. Ils décident ensemble de parcourir à pied la distance entre leurs maisons, et glanent ainsi les matériaux appelés à structurer la pièce, où se mêlent textes, danses, images et musique. Leur cheminement empirique dessine une cartographie riche des vies croisées, des sensations partagées, face à la beauté ou à l’adversité : jubilation « parfois enfantine » ou constat implacable face à une économie en crise. Un état de marche comme une déambulation exploratoire au croisement de plusieurs disciplines.

La Terrasse - 1er mars 2006

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et rond et rond et petit pas ...



Têtes à pattes.

Mercredi 21 septembre, 1er jour de l’automne.
J’aime l’automne. Ma saison mentale.
Conduire Marilou à l’école. J’aime ce chemin rituel.
Au retour, je croise Olivier mon voisin. Il revient de la librairie. Le journal a augmenté : 1 euro. Le bénéfice est pour l’éditeur, alors que la marge donnée au libraire diminue ! Pourquoi ? Pour encourager les abonnements ! Les journaux déposés dans les boîtes aux lettres.
ALERTE ! On supprime les guichets, les libraires !
Ça me fait penser aux petites gares qui disparaissent dans les vallées, remplacées par les distributeurs automatiques. Tout est fait pour ne plus ECHANGER.
Plus tard, en marchant, je repense à la phrase de Tchouang-Tseu : « Tout homme véritable respire par les talons. » Chez nous, on respire de plus en plus par le cerveau. Têtes à pattes.

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mili-tente

Mardi 20 septembre.



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Je retrouve Marilou à Bruxelles.
Quelle joie.
C’est la fin de l’après-midi, nous regagnons la maison.
Marilou dit, comme chaque fin de journée : « Qu’est-ce qu’on fait ce soir ? » Moi : « On se retrouve, on prend le temps d’être bien, comme ça, chez nous. » Marilou, comme chaque soir : « Ah non, je veux quelque chose de spécial. »
Devant le Verschueren, il y a une construction qui nous attire. Ça ressemble à une aile delta, turquoise, mais aux fils de bois. Rivée au sol. On s’approche.
Alors voilà, je suis toute émue en vous racontant ça : C’est le siège poétique de Marc, le cireur de chaussures, le shoeshiner.
Il ne voulait plus dépendre du système pour gagner sa vie.
Il a rêvé pendant un an des plans de son siège à cirer.
Et puis il l’a réalisé. Et c’est magnifique. Objet poétique et fonctionnel. Rien d’automatique. Tout est pour les yeux, les mains, le corps.
Il a des tas de pinceaux de peintre rangés sur le côté du siège. La voile bleue, c’est pour s’abriter de la pluie, s’il pleut.
Marilou prend place. Et Marc peint avec soin les chaussures bicolores de Marilou radieuse.
On se parle de la vie. Il dit qu’il apprend à apprécier les chaussures des gens. Il dit qu’il veut voyager dans le monde entier avec sa chaise poétique.
Après, Marc fait briller les shoes. Avec des gestes de danseur.
Marilou sur le chemin de la maison dit : « Maman, maman, je veux faire le même métier, je veux construire quelque chose comme ça, et être au milieu des gens, comme ça. » Elle est très très enthousiaste. Elle décide de construire un mini magasin ambulant. Un p’tit lieu d’échanges.
Et moi, je repense à ce projet dont j’ai déjà beaucoup rêvé : la mili-tente. Une espèce de mini yourthe en toile que je peux transporter sur le dos, avec une mini-table et deux sièges en bois légers, que je peux transporter aussi. Petite tente champignon, que je pourrais poser n’importe où, n’importe où.
Et je serais écrivaine publique ambulante, chroniqueuse en mili-tente des petits riens.

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suspension...

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« Portraits de très près. »

Lundi 19 septembre
Avant de partir, nos pieds parcourent le labyrinthe au centre de la cathédrale. Ils prennent de la force. Aller-retour. C’est envoûtant. Il y a d’abord une ligne qui va vers le centre du labyrinthe, mais elle s’arrête juste avant d’y pénétrer, et puis repart en arrière, se refrotte au centre, et repart en arrière, et au fur et à mesure qu’on suit le tracé, le centre est de plus en plus inaccessible, on a l’impression qu’on ne le retrouvera plus, on est de plus en plus mené à la périphérie du labyrinthe ; et puis oui, les derniers pas y mènent droit, tout à coup comme ça. Une fulgurance.
Je crois que ça ressemble à la vie, où dans l’enfance, nous côtoyons l’évidence, qui s’éloigne ensuite de nous.
Nous la retrouvons parfois, rarement, bref éclat de joie. Et puis je crois que la fin nous y mène.


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Nous sommes contents de remettre nos pieds en mouvement. Soleil toujours. Nous suivons l’eau à nouveau pour quitter la ville. Cambrone, Longueau.
Oh qu’c’est beau !
Toutes ces maisons au bord de l’eau, comme à Clairmarais avant St Omer, le p’tit pont devant la porte qui passe au-dessus de l’eau pour rejoindre la terre. Et des jardins lagunaires.
Et puis, traversée de la campagne. Faisans. Longs chemins de terre qui nous régénèrent. La chasse à commencer, on entend un sanglier hurler à la mort, et les balles qui résonnent. Au loin, très très loin, il y a deux minuscules marcheurs, signes noirs qui marchent sur l’horizon. Nous nous échangeons des grandes envolées de bras ;
Jean-Michel, toutes ces journées, se découvre une passion à saisir avec la caméra la vie sauvage. Passion des insaisissables oiseaux.
Voilà. Nous sommes environ à notre 500ème kilomètre. A Ailly, nous prenons le train pour Paris. Il nous faudra encore 6 jours environ pour finir le trajet.
Il y a une tristesse énorme en moi de quitter maintenant le périple. Je voudrais ne plus m’arrêter de marcher comme ça. Ne plus m’arrêter de marcher comme ça. Ne plus m’arrêter de marcher comme ça.
Dans le train, j’envisage en moi tous les métiers que je pourrais faire et qui me permettraient de marcher, oh oui, comme ça.
Je m’appellerais, la chroniqueuse à très lente vitesse. Et je partirais quelques jours, dans mon pays d’abord, marcher à la découverte du monde, et je demanderais à des journaux de publier mes chroniques. Je pourrais vivre de cela comme d’eau fraîche. Marcher même dans les rues de chez moi, sans présager de ce que je vais rencontrer, être en état d’ouverture à l’inconnu. Qu’il soit toujours bienvenu. Et puis conter. Par exemple, une soirée pourrait s’appeler « Portraits de très près. »
Mais non, je ne sais pas comment ça s’appellerait. Mais je voudrais, oh oui, ne plus me détacher de cela.

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croisement

Dimanche 18 septembre



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C’est la journée du patrimoine à Amiens et dans toute la France. Tandis qu’à Bruxelles, c’est la journée sans voiture, me dit Marilou au téléphone.
Les rues sont très animées. Soleil frais. Nous marchons à la recherche d’un lieu pour mettre sur le blog les dernières journées.
Nous passons devant la maison de la culture d’Amiens. Grande animation. C’est la journée d’ouverture de saison.
Je demande si nous pouvons utiliser leurs ordinateurs. Oui. Mais Jean-Michel a disparu. Alors j’attends là. Devant sur la place.
Et je vois surgir Patricia Martin. Mon amie de Bruxelles, la jumelle de Marie-France. A quatre heures, elles font une performance à partir des Demoiselles de Rochefort. Avec Jean Fürst. Je dis : « ah malheureusement nous serons repartis déjà. »
Mais ensuite, je vois qu’une amie de Jean-Michel joue une pièce de théâtre au même endroit à 14Heures. Et puis Patricia me présente Olivier qui s’occupe des arts plastiques dans le lieu : il me dit qu’il y a, exposés à l’étage, une peinture et une vidéo de Francis Alys, un artiste que j’admire beaucoup, et qui met la marche et les « limites » territoriales, au centre de son travail.
Et puis à l’étage, il y a aussi la vidéo de quelqu’un qui a filmé juste ses pieds aux longs lacets dénoués, marchant au milieu d’une foule de pieds en tous genres.
Je me dis : « quand j’aurai retrouvé Jean-Michel, je lui dirai que j’ai envie de rester. »
Et comme Amiens, c’est une ville à taille piétonne, on se retrouve bientôt, juste à côté de la cathédrale.
On reste à Amiens aujourd’hui, c’est dimanche. Repos des pieds.
Dominique, l’amie actrice de Jean-Michel, nous parle d’un homme qu’elle connaît, qui relie à pied en France les quatre lieux qui s’appelle Rennes. Le soir, il appelle sa femme au téléphone, lui raconte son voyage, et elle écrit ce qu’il dit pour le transmettre par mail aux amis.
(Il y a quelques années en Belgique, Philippe Jeuniaux, un ami photographe, m’avait proposé de marcher à pied du Coq à Lasne. Et lui de photographier, et moi d’écrire. C’est resté à l’état de rêve.)
Le soir, à la télé de l’hôtel, sur arte, on tombe par hasard sur un allemand de l’est, qui a relié Paris et Berlin-est en trente jours, 179 ampoules. Suivi par une équipe caméra, etc. Tout petit sac au dos. Sans argent. Il mange ce qu’on lui donne, il dort là où on le lui propose.

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le rail

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Samedi, nous nous levons tôt pour continuer la route vers Amiens. Il fait très froid. Petit matin des portes de l'automne. Ciel clair.
Au programme : prendre le train d'Abbeville à Longpré et puis, continuer la marche.
Un taxi nous emmène de l'hôtel à la gare : c'est loin, nous craignons de manquer le train. Le chauffeur dit qu'il est à sa troisième vie. Trois femmes aussi. Dans une des vies, il avait un attelage de chiens de traîneaux qu'il faisait courir en hiver sur les chemins de halage le long de la Somme.
Erreur : le train de 9H17 ne circule pas le samedi. Deux heures d'attente dans un café à côté de la gare. Alors voilà, j'écris les trois jours qui viennent de passer. Un temps qui m'est offert.
Cette nuit j'ai rêvé que Jean-Michel avait filmé des pigeons : des centaines de vignettes, images arrêtées, de pigeons. Chaque vignette, un pigeon. Et qu'il les fait défiler comme ça. Comme la comédie humaine de Balzac. Celle des pigeons dénigrés qui retrouvent toute leur beauté.
Et la musique qui accompagne son film, dans mon rêve, ce sont les musiciens de Carcara qui réorchestrent sans accordéon les musiques de Pascal Lloret. Souvent quand je marche, ses musiques martèlent mon coeur.
11H03. Le train nous emmène à Longpré, héhé.
Il y a Daniel près de la gare qui taille sa haie, héhé. Sur son échelle perché.
Il est longpratois depuis un an et nous annonce que cette gare-là aussi va bientôt fermer, héhé.
Elle sera remplacée par une machine automatique, tic tic. Et réaffectée en logements sociaux.
Il nous dit que c'est une zone à risque ici car il y a les silos de blé. Et toute la poussière qui s'envole là-dedans, ça n'attend qu'une étincelle pour exploser.
Il nous parle de l'an 2000 quand la Somme a débordé. Les brochets échoués sur les bords des sentiers.
Il y a un belvédère à Longpré d'où l'on voit toute la vallée de la Somme.
Jean-Michel dit : "Nous vivons une nouvelle époque. La machine, même dans les lieux les plus retranchés, remplace l'humain."
A Longpré, il y a des rails désaffectés qui partent de la gare. On peut y marcher sans se faire écraser
Suivez-les, suivez-les, c'est une promenade merveilleuse.
Dans ce pays, des lézards à vapeur courent le long des rails en rouille. Et des sauterelles. Et sur ces planches-là, brillent parfois les traces des escargots et des limaçons.
Dans ce pays, nos pas font chanter les vieux ponts en ferraille qui enjambent des étangs fantastiques.
Dans ce pays, quand les eaux montent haut, les brochets viennent se perdre dans les clochers en dentelle.
Dans ce pays, les pêcheurs ne bavardent pas et le souffle du vent nous accompagne toujours - chant des feuilles.
Dans ce pays, au "Bout des écluses" à Flexicourt, il y a la maison de mes rêves. Oh oui.
Je crois que l'homme âgé qu'on vient de croiser avec son chien est le propriétaire. Il ne parle presque pas. Il n'a pas besoin.
C'était la maison de l'éclusier, c'est écrit sur la façade. Pour y arriver, il y a les passerelles en ferraille, dessus des écluses, fragiles, fragiles. Les plaques de métal ressemblent à des feuilles en rouille.

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A Hangest, nous mangeons. Et puis nous repartons. Le ciel devient très gris, le vent fort fait glisser les nuages. Les vaches se rassemblent autour des arbres. Un couple d'amants enlacés courent à leur voiture. Sous les branches, nous mettons nos tenues des grandes pluies.
Nous continuons. Pieds mouillés. Une abbaye, un castelet dans un bois perdu où les gardiens de la comtesse, poseurs de pièges à renards, nous demandent de quitter les lieux en faisant bien attention à nos pieds.
On longe les rails de train.
A Picquigny, Daniel, le promeneur de Chipie la chienne, marche avec nous jusque Breilly. 61 ans. A la retraite. Une voix fine. 38 ans de mariage. Quand il était enfant, il pêchait les truites à la main. C 'est son père qui lui a appris. Ensemble on mange des mûres. Chipie attrape une taupe, l'enterre un peu plus loin.
On papote sur le chemin. Il dit : "je vais vous avancer un peu avec ma voiture. Jusqu'Ailly sur Somme. C'est la région des usines de lin. Elles sont fermées depuis la fin des années 80. " A Ailly, il dit "Je vais vous emmener avec ma voiture jusque Dreuil." Et là il nous dit : "je vais vous avancer encore jusqu'à Amiens." Et chaque fois, je dis depuis le siège arrière : "Daniel, Daniel, je voudrais que tu nous laisses marcher." Il n'entend pas.
Il parle de l'informatique qu'il n'aime pas. De son village, qu'il n'aime pas particulièrement. Avec sa voix fine. Il nous dépose dans un quartier qu'il aime bien, qui n'a pas été touché par la guerre ravageuse d'Amiens. Au revoir Daniel.
L'herbe est un peu coupée sous nos pieds. J'ai encore faim de marche. Jean-Michel dit : "c'est que nous devions faire ce trajet avec Daniel." Sourire. Tout est bien.
La cathédrale d'Amiens. Le souvenir très doux en moi d'un parcours du labyrinthe avec Pascal, Agnès et Claire-Monique, mes amis de "La Scène" de Valère Novarina, que nous avions jouée ici, il y a presque deux ans. Nous nous étions levés à 6 heures du matin le jour de notre départ pour traverser les hortillonnages et voir le soleil se lever dans la cathédrale.
Le soir tard, avec Jean-Michel, nous regardons la façade polychromée par la projection high-tech. Couleurs vives qui donnent un relief vivant aux personnages et aux végétaux de la cathédrale.
Le ciel du moyen-âge est bleu profond et parsemé d'étoiles.
Bonne nuit.

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goutte à goutte

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Il pleut. La nuit, il pleut. Le matin, il pleut. Petite pluie serrée et continue.
Humeur à rester toute la journée à la fenêtre du relais Vauban à regarder la pluie, si elle tombe drue ou pas, et ne rien faire. Ne rien faire. Il y a une opacité en moi qui se met parfois comme un rideau entre le monde et moi. Et je n'ai plus envie de rien partager.
Nous appelons Laurence à Paris pour qu'elle prenne sur internet des nouvelles du temps à venir. Pour l'après-midi, mitigé. Meilleur le lendemain. Beau dimanche et lundi. Donc, nous continuons le voyage. (Sous la pluie tout le temps, c'est trop laborieux, avec les 13 kilos sur le dos, les os humides sans cesse, non.)
Nous nous disons que s'il pleut encore l'après-midi, il vaut mieux être sans bagage. Alors nous laissons nos poids à Abbeville et partons marcher dans la vallée de la Somme, d'Abbeville à Longpré. Un dernier train à 20H17 à Longpré nous ramènera au bercail.
Depuis la nationale 1, nous prenons une petite route vers Epagne-Epagnette, descente dans la vallée. Un Grand Christ en ferraille noire est comme un drapeau dans le ciel et sous ses pieds, une minuscule Marie veille sur la terre. C'est très beau par ici. Très champêtre. Douceur sauvage de cette campagne. La Somme retrouve ses méandres. Le vent chante. Et les oiseaux. Une loutre. Des pommes à croquer. Et même deux grandes fraises des bois. Des champignons des prés. Un martin-pêcheur. Ça ressemble à la campagne que j'aime en Belgique. La Famennes. Resteigne. Belvaux. La Lesse humide qui serpente. Nature verte et généreuse. Règne du végétal.
Une autre Marie la tête tranchée porte son enfant au bord de l'eau. De loin c'est une passante en arrêt qui se penche sur la Somme.
A Eaucourt, il y a un château-fort. Personne pour nous faire entrer. Mais Jean, un automobiliste des détours, voudrait s'y promener. Avec lui, nous entrons dans le petit domaine.
Jean, il est de Boulogne-sur-mer. Professeur d'anglais à la retraite. Visage sans âge. Tous les dimanches avec son épouse, professeuse d'anglais, ils partent marcher, quinze kilomètres environ. Découvrir une région. Quand ils voyagent, ils roulent avec leur longue Volvo vert-eau. 11 ans. 360 000 kms. Toute l'histoire familiale. Sur le toit, ils mettent leur matériel de camping. Avec leur tente, ils parcourent le monde. Cette année, c'était la Bretagne, l'intérieur des terres; allez-y, nous dit-il, c'est très beau.
Jean aime les cartes très détaillées car il y a tous les noms des lieux-dits. Par exemple "Moustier", les lieux où il y avait un monastère. Et les gens qui viennent de là, portent alors ce nom-là. Et justement, la veste et la chemise que je porte à ce moment-là, ce sont les vêtements de Thérèse Moustier, la grand-mère lumineuse de ma petite fille. Ils sont encore pleins de son odeur.
Eaucourt - Pont-Rémy - Fontaine-sur-Somme - Long - Longpré. Je suis enchantée par ces villages, ces chemins. A Fontaine, il y a une gare qui est éteinte depuis deux ans. Ce sont des hollandais qui y vivent maintenant.
Entre Fontaine et Long, oh que c'est beau.
Entre Fontaine et Long, il y a des étangs.
Une vieille sans dent nous dit qu'au mois de juin
les nénuphars qui recouvrent l'eau
sont en fleurs, en fleurs, ohoh
en fleurs et que c'est beau ohoh !
Nous reviendrons en juin.



Cette dame avant était sténo dactylo à Amiens. Et elle prenait le train quand le train s'arrêtait encore à Fontaine.
Cette dame-là dit : ah, si c'était plus touristique ici ! il faudrait mettre des petits bancs, là partout au bord des étangs à nénuphars et à canards. Et les gens viendraient de partout tellement tellement qu'c'est beau ohoh !
Et nous, on est seuls avec elle. Tout époustouflés par la beauté silencieuse. Des ailes en cavale parfois frappent l'eau. Le vent toujours. Et les cris d'oiseaux. Des feuilles ou des plumes se suspendent haut dans les airs et puis tombent, tombent en vrilles lentes.
Entre Long et Longpré nous sommes dans les lagunes des chasseurs. Des blettes parsèment l'eau, et des vrais canards lestés. On dirait des canards sur des petites planches à voile. Les lâches, ils crient et attirent leurs ouailles.
Les chasseurs tout de vert vêtus rejoignent leurs huttes pour la nuit de veille. Il y a des jeunes chasseurs de 16 ans. On trouble leurs préparatifs corporatifs.
En allant vers la gare de Longpré, au loin dans notre dos, on entend les balles qui font siffler la vallée.
Tous ces fusils, tous ces fusils.
De la gare d'Abbeville pour aller vers le centre, on passe devant la collégiale St-Vulfran aux visages de pierres effacés par le temps. Il y a au-dessus de la porte de gauche un éphèbe aux jambes fines qui se détachent de la façade comme pour quitter le monde des saints figés.
"Voir St-Vulfran avant que le soleil n'eût quitté les tours est une chose pour laquelle il faut chérir le passé." V. Hugo
Sous la pleine lune, la sorcière chante en moi. Grands ricanements des lunes rondes.

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ohé

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Dans la baie d'Authie, ohé ohé
Dans la baie d'Authie,
on aurait pu on aurait pu
s'noyer ohé ohé
Sans le savoir, ohé ohé
sans le savoir on l'a ohé
on l'a tout' traversée
c'étaient des basses marées
alors ça va tout va
on est toujours bien là.
On se réveille à la Criste Marine. A la table du petit déjeuner, il y a quatre français qui randonnent dans la région. Aujourd'hui avec un guide ils traversent la baie de Somme. Et deux hollandais, qui font du vélo. L'homme de Hollande semble aussi passionné que moi par la cartographie. On échange des infos sur nos chemins.
Jean-Michel avec la belle dame des lieux essaye de mettre (en vain) nos mots et photos sur le blog pendant que je lis une revue où j'apprends que les faux canards des chasseurs, qui attirent les canards en viande, on les appelle des blettes. Et les vrais canards lestés d'un poids pour ne pas qu'ils s'échappent, ce sont des aplants. Il y a des spécialistes-sculpteurs de belles blettes dans la région
.Et je débarrasse la grande tablée avec une vieille femme. La maman de notre hôtesse. Elle vit en Bretagne. Dans une maison où elle a mis au monde 9 enfants. Elle a les yeux vifs. Petite femme qui me fait penser à la fée aux miettes de Charles Nodier.
Nous quittons Noyelles en longeant les rails du train par un sentier champêtre où un chien fou, Vick, nous suit un bon moment; il a l'air très heureux de partir à nos côtés. Son maître arrive avec une grosse voiture pour le récupérer, le fouette très sauvagement, avec rage. "une bonne correction du matin. C'est ce qu'il faut, n'est-ce pas ?" "Ça se discute !" C'est ce que je réponds. J'ai l'impression que cet énorme monsieur pourrait se mettre à me fouetter aussi. Chien battu, Vick rentre dans une minuscule cage du coffre.
La pluie commence à tomber, drue, nous rejoignons le canal d'Abbeville. On le voit de loin car il y a la rangée d'arbres (platanes ? je voudrais connaître les noms des arbres), ligne qui longe l'eau. Là nous pourrons nous abriter un peu.
Petit pont qui enjambe le canal et de l'autre côté un grand arbre-parapluie sous lequel s'abritent déjà quatre promeneurs-cyclistes. Daniel est le meneur du groupe. C'est un arbre à paroles, à palabres, vraiment !
Je me mets à rêver d'un monde de marcheurs où le temps des jours est dilaté, dilué, ralenti. Au rythme des pieds, du coeur. Et lorsqu'il pleut, des grands arbres abritent les piétons planétaires et s'y délivre la parole. Et lorsqu'on marche, parfois deux rythmes se cotoient un bout de chemin. Comme ça.
Daniel dit que la pluie va passer, il l'a entendu à la météo, c'est juste passager.
Daniel est huttier. C'est-à-dire qu'il est chasseur de canards dans les étangs-lagunes de la Somme, près d'Amiens. Il a donc une petite hutte où il se réfugie le soir pour tirer les canards. Refuge aménagé, avec un lit, de quoi manger... au milieu de l'eau. Et sur l'eau, il pose son attelage de vrais canards.
Composition de son attelage : environ 15 canards. Lorsqu'un canard disparaît, tout l'attelage est déséquilibré. Sarcelles, colverts : cris courts, moyens cris, longs cris, canes chanteuses, canards siffleurs... Tout ce monde à plumes est donc là pour attirer ceux qui volent.
Daniel est passionné par les canards. Il s'endort dans sa hutte, et aux cris que vont pousser ses canards, il se réveille, il devine qu'un canard à tirer est là. Et il tire. Quatre ou cinq canards par an. Juste ça... Il y a quelques années, dans la baie, une quinzaine de huttiers sont morts, attrapés par les vagues d'une marée très forte, inattendue.
Pour le moment, dit Daniel, les journées sont pluvieuses car ce sont à nouveau les grandes marées. Comme toujours la deuxième partie de septembre.
La pluie s'arrête, nous reprenons nos chemins, lui vers la baie où s'éteint la Somme, nous vers Abbeville.
Longue ligne toute droite, sans un pli. Somme domptée par l'homme. Kilomètres méditatifs sous la grisaille humide. Nous ne croisons personne. C'est le règne des oiseaux, du vent, des araignées. Leurs toiles perlent dans les hautes herbes. Géométries fragiles et belles qui tissent notre chemin. Elles choisissent souvent des grandes tiges sèches. Maisons éphémères.
Nous n'avons rien à manger avec nous. Nous avons faim. On se dit : il faudra attendre jusque 2 ou 3 heures pour manger à Abbeville. Et tout à coup : une petite pancarte. Au prochain pont à gauche, "le repos des pêcheurs". Dans un village qui s'appelle le Petit Port.
Un jour si vous allez vers Abbeville, arrêtez-vous là. C'est un endroit où rien n'a bougé depuis 100 ans. Ça surgit comme la maison féérique de la fée bleue de Pinocchio. C'est un minuscule bar entouré de tonnelles en béton sculpté, faux serpents, fausses salamandres, portiques qui recouvrent l'allée, entrelacs d'haies aux roses.
Avant sur le canal passaient les péniches. Jusqu'à la fin des années 70. Elles transportaient le blé.
Avant.
Plus rien ne circule sur l'eau maintenant.
Nous reprenons la marche. Aux portes d'Abbeville, Malik et son père insistent pour nous emmener en voiture jusqu'au centre ville. Famille de 6 enfants. Ils vivent dans un hlm, mais au bord du canal, ils ont un petit terrain avec des canards, des poules, où ils vont camper et faire des grillades pendant les beaux jours. Ce sont des gens du coeur. Ils nous posent devant l'office du tourisme.
A Abbeville, nous envisageons la suite. Il pleut trop pour continuer la route. Nous lavons le linge au lavomatic. Jean-Michel met sur le blog les 12 et 13 septembre, je cherche les cartes qui couvriront la suite du voyage, et j'achète pour Edith, mon amie boulonnaise, "La voix du Nord."
Nous dormons au Relais Vauban.

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