J'ai vu
Un jour, nous parcourons à pied la distance entre nos maisons, de Bruxelles à Paris, en passant par Boulogne-sur-Mer, une partie en été, une autre en automne, et puis au printemps...
...et j’ai vu
J’ai vu
J’ai vu les toiles d’araignées un jour de pluie demeures fragiles géométries ténues et
J’ai vu les maisons désertées des gens qui mettaient des barrières et que derrière i zy mettaient leur chien et que derrière le chien le jour y avait personne volets fermés en attendant qu’i reviennent du travail et quand on passe à pied les jardins aboient
J’ai vu chemins immenses et longs qui entourent la terre en rubans de matière première et plus de pieds qui les parcourent j’ai vu les chemins qui ont perdu leurs pieds
J’ai vu un homme sur un banc et plein de bouteilles il dit je n’aime rien je n’aime rien je n’aime rien sauf les animaux
J’ai vu les croix en ferraille en pierre chapelles aux croisements des chemins
J’ai vu les clochers qui étaient nos repères les automobiles à grande vitesse tracent des lignes bruyantes et fumantes malodorantes qui passent et puis plus rien
J’ai vu mon corps qui change en marche et le temps s’écoule autre dans mes veinules
J’ai vu le ciel en nuages en grisaille en soleil jamais deux fois pareil
J’ai vu framboises et mures et villes qui s’ignorent les villes se ressemblent
J’ai vu les chevreuils en troupeaux ou solo et quatre biches mâchent les feuilles un écureuil longtemps on se regarde j’ai vu l’animal regarder l’animal et des petites bêtes noires à taches rouges se chevauchent chapelets de bestioles sur une route en terre sèche et un autre chemin pour cheval où les papillons volent à deux toujours chemin des épousailles
J’ai vu Marie entourée d’ex-voto de prières accomplies de mercis et j’ai prié aussi
J’ai vu un crâne de biche ou de chèvre près d’un fémur de femme
J’ai vu l’eau des canaux qui perdent leurs bateaux s’envolent les hérons
J’ai vu j’ai vu tous ces chemins qui mènent quelque part et qui s’arrêtent quand ils rencontrent l’eau et les assis face à la mer jettent leurs yeux vers le lointain en vain
J’ai vu que presque jamais je ne tenais sa main car je tenais la carte le vent n’a pas irradié assez mes paumes et mes moustaches
J’ai vu ma tête occupée à tenir la route et sans cesse les pieds tressent les idées de la tête
J’ai vu j’ai vu je ne peux parler d’autre chose que de ce que j’ai vu une ferme où Georges Saveyn fabrique le cidre offre des speculoos et les poules et le coq et les canards et les poussins partagent sa cuisine
J’ai vu j’ai vu dans la forêt immense tables d’orientation pour que le promeneur chemine sans sa crainte
J’ai vu des tonnelles en stuc ça ressemble au décor d’un film pour enfants dans les années cinquante une femme a repris le café de son père et du père de son père au bord de l’eau on s’arrête en raclant les pièces au fond des poches
J’ai vu j’ai vu un chien qui nous suit un moment son maître le rattrape il le frappe
J’ai vu j’ai vu quoi que j’ai vu ? un train à grande vitesse fracasse la campagne et c’est normal normal et sépare en deux les troupeaux des forêts les hordes d’animaux c’est normal c’est la vie la vie rapide veut ça normal rapide elle coupe en deux les enfants aussi en deux familles
Et j’ai vu les perdrix voler en couple les faisanes qui s’échappent à la dernière seconde quand nos pieds presque les frôlent
J’ai vu j’ai vu une maison sans barrière le jardin touche le chemin sans frontière ça ne donne pas envie d’y entrer ça donne juste l’envie d’emprunter les chemins
J’ai vu ce que j’ai entendu oiseau minuscule poule d’eau troupes de canards sur la berge bruit du vent dans les feuilles et pylônes électriques enfants de la tour Eiffel qui chantent magnétiques en sautant à la corde près de Villers-le-Bel
J’ai vu j’ai vu ce que j’ai senti le vent transparent la goutte sur la peau la boue sous les talons la chair dans les godasses et le froid dans les os et le chaud dans le dos
J’ai vu j’ai vu que je portais en marchant ceux que j’aime qui sont là ou plus là je les porte avec moi la force de l’amour fait entendre leurs voix
J’ai vu comme c’est bon d’avoir des pieds des mains que je devrais me taire brouter marcher danser mais que je suis bavarde
J’ai vu le vieux la vieille qui se tiennent un bouquet de jonquilles tresse leurs mains
J’ai vu demeures de paille et les demeures cossues maisons toutes pareilles et les maisons très vieilles
J’ai vu j’ai vu que j’aime tant marcher je voudrais trouver mille raisons de marcher comme ça chroniqueuse de la très grande lenteur je serais ça
J’ai vu j’ai vu que je rêve d’une vie toujours mais c’est celle-là
Et j’ai vu tchan koudidi tchan tchan tchan koudidi tchan tchan des chants traversent mes lèvres chants du fond de la terre toukididi tchantchan je chante pour le vent pour rien ni pour personne je chante avec la terre
J’ai vu rien de magique que du qui passe rien qui reste même les cailloux s’en iront dans l’espace j’ai vu que tout passe et que je passe aussi et quand je marche je relie ce qui passe je chante avec l’espace je chante avec la terre
J’ai vu les cimetières militaires cimetières au bord des villes et des villages les croix des morts en route plaques pour se souvenir de ceux qui sont plus là
J’ai vu ma petite fille marcher plus bas que moi s’arrêter pour cueillir la coccinelle et chercher le plus vieux caillou de notre monde et n’avancer jamais parce qu’elle n’a pas besoin sur place le voyage est immense sur place le voyage est immense
J’ai vu j’ai vu les guerres dans les mots des anciens et je vis comme si tout ça passé c’est rien j’ai vu que ça va mal si les routes ont perdu leurs piétons et marcher comme ça sert à rien à personne c’est la vie juste vie qui résonne et pulse mes talons
J’ai vu la ville s’approcher au rythme de mes pieds l’instant où le chemin devient tout asphalté et puis conglomérat des êtres humains conglomérat conglomérat des agglomérations tout marche sur tout je marche sur tes pieds tu marches sur les miens
J’ai vu j’ai vu que j’ai rien vu juste quelques chemins de Bruxelles à Paris sur une seule ligne les sols qu’on touchera jamais avec mes pieds avec tes pieds
J’ai vu le temps des arbres plus vaste que le temps des toits tendus entre la terre et ciel
J’ai vu notre mère la terre notre mère la terre me voici suis ta servante mère la terre je te suis suis servante la terre mère et glaise je suis ta glaise
J’ai vu surgir les étoiles et je ne connais pas leurs chemins
J’ai vu pousser les moissons je ne connais pas leurs noms ni ceux des fleurs ni ceux des arbres
J’ai vu j’ai vu que j’ai rien vu et j’ai vu ce jour différent du prochain mais au rythme des pas un seul souffle toujours variations infimes du pas à pas
J’ai vu j’ai vu ma vie retraverser mon corps sans analyse et sans penser pas pas pas pas un pas deux pas trois pas tu fais le tour de ta vie
J’ai vu j’ai vu que dans ma ville je presse toujours le pas et je me tords les pieds
J’ai vu des qui ont changé de vie et des qui la poursuivent j’ai vu quoi que j’ai vu ? est-ce que j’ai vu ?
J’ai vu sur la chaussée Brunehaut un clou vieux clou qui a plus de cent années plus de deux cents je dis que c’est un clou romain
J’ai vu c’est difficile marcher à deux tu es trop rapide ou trop lent je suis trop lente ou trop rapide je manque de patience je lis la carte jamais je ne t’attends les derniers kilomètres je me lie à toi tu verras on marche ensemble au même pas d’accord ? dis d’accord ? par la taille on se lie ficelle qui tient serrées nos hanches et on marche enlacés dis d’accord ? juste 15 kilomètres juste pour essayer
J’ai vu des arbres pour se pendre des arbres pour s’asseoir des arbres pour s’abriter des arbres pour rêver des arbres le peuple des arbres j’ai vu
J’ai vu des maisons en pagaille des maisons en bois neuf écologiques des maisons en tôle maisons petites maisons énormes maison de mon rêve au bout de l’écluse entre Abbeville et Boulogne-sur-mer maisons en abandon toits crevés par le végétal les maisons de famille les jouets des enfants jonchent l’herbe en clôture
J’ai vu quand y aura plus personne pour voir j’ai vu les poteaux dérisoires les murs tendus entre la terre et ciel s’effilochent en poussière d’éternit
J’ai vu le végétal et les insectes qui suivent inébranlables les heures de l’histoire sans souci de savoir si évoluent ou pas les pattes sous leurs carcasses les racines à leurs troncs radicelles aux oignons
J’ai vu j’ai vu que j’ai rien vu ma vie toujours trouée toujours béante je l’aime comme le chemin je l’aime pour ses détours pour ses cailloux pour trois fois riens je l’aime la vie je l’aime pour le chat qui lisse ses moustaches qui lèche le soleil pour l’ami qui chemine au même temps de vie je l’aime pour mon amour qui tricote ses détours de Bruxelles à Paris pour sa pâle lumière dans les très sombres temps je l’aime pour ma fille qui s’arrête aux débris minuscules aux poussières du chemin je l’aime oui j’ai vu que j’aime la vie et j’aime.
...et j’ai vu
J’ai vu
J’ai vu les toiles d’araignées un jour de pluie demeures fragiles géométries ténues et
J’ai vu les maisons désertées des gens qui mettaient des barrières et que derrière i zy mettaient leur chien et que derrière le chien le jour y avait personne volets fermés en attendant qu’i reviennent du travail et quand on passe à pied les jardins aboient
J’ai vu chemins immenses et longs qui entourent la terre en rubans de matière première et plus de pieds qui les parcourent j’ai vu les chemins qui ont perdu leurs pieds
J’ai vu un homme sur un banc et plein de bouteilles il dit je n’aime rien je n’aime rien je n’aime rien sauf les animaux
J’ai vu les croix en ferraille en pierre chapelles aux croisements des chemins
J’ai vu les clochers qui étaient nos repères les automobiles à grande vitesse tracent des lignes bruyantes et fumantes malodorantes qui passent et puis plus rien
J’ai vu mon corps qui change en marche et le temps s’écoule autre dans mes veinules
J’ai vu le ciel en nuages en grisaille en soleil jamais deux fois pareil
J’ai vu framboises et mures et villes qui s’ignorent les villes se ressemblent
J’ai vu les chevreuils en troupeaux ou solo et quatre biches mâchent les feuilles un écureuil longtemps on se regarde j’ai vu l’animal regarder l’animal et des petites bêtes noires à taches rouges se chevauchent chapelets de bestioles sur une route en terre sèche et un autre chemin pour cheval où les papillons volent à deux toujours chemin des épousailles
J’ai vu Marie entourée d’ex-voto de prières accomplies de mercis et j’ai prié aussi
J’ai vu un crâne de biche ou de chèvre près d’un fémur de femme
J’ai vu l’eau des canaux qui perdent leurs bateaux s’envolent les hérons
J’ai vu j’ai vu tous ces chemins qui mènent quelque part et qui s’arrêtent quand ils rencontrent l’eau et les assis face à la mer jettent leurs yeux vers le lointain en vain
J’ai vu que presque jamais je ne tenais sa main car je tenais la carte le vent n’a pas irradié assez mes paumes et mes moustaches
J’ai vu ma tête occupée à tenir la route et sans cesse les pieds tressent les idées de la tête
J’ai vu j’ai vu je ne peux parler d’autre chose que de ce que j’ai vu une ferme où Georges Saveyn fabrique le cidre offre des speculoos et les poules et le coq et les canards et les poussins partagent sa cuisine
J’ai vu j’ai vu dans la forêt immense tables d’orientation pour que le promeneur chemine sans sa crainte
J’ai vu des tonnelles en stuc ça ressemble au décor d’un film pour enfants dans les années cinquante une femme a repris le café de son père et du père de son père au bord de l’eau on s’arrête en raclant les pièces au fond des poches
J’ai vu j’ai vu un chien qui nous suit un moment son maître le rattrape il le frappe
J’ai vu j’ai vu quoi que j’ai vu ? un train à grande vitesse fracasse la campagne et c’est normal normal et sépare en deux les troupeaux des forêts les hordes d’animaux c’est normal c’est la vie la vie rapide veut ça normal rapide elle coupe en deux les enfants aussi en deux familles
Et j’ai vu les perdrix voler en couple les faisanes qui s’échappent à la dernière seconde quand nos pieds presque les frôlent
J’ai vu j’ai vu une maison sans barrière le jardin touche le chemin sans frontière ça ne donne pas envie d’y entrer ça donne juste l’envie d’emprunter les chemins
J’ai vu ce que j’ai entendu oiseau minuscule poule d’eau troupes de canards sur la berge bruit du vent dans les feuilles et pylônes électriques enfants de la tour Eiffel qui chantent magnétiques en sautant à la corde près de Villers-le-Bel
J’ai vu j’ai vu ce que j’ai senti le vent transparent la goutte sur la peau la boue sous les talons la chair dans les godasses et le froid dans les os et le chaud dans le dos
J’ai vu j’ai vu que je portais en marchant ceux que j’aime qui sont là ou plus là je les porte avec moi la force de l’amour fait entendre leurs voix
J’ai vu comme c’est bon d’avoir des pieds des mains que je devrais me taire brouter marcher danser mais que je suis bavarde
J’ai vu le vieux la vieille qui se tiennent un bouquet de jonquilles tresse leurs mains
J’ai vu demeures de paille et les demeures cossues maisons toutes pareilles et les maisons très vieilles
J’ai vu j’ai vu que j’aime tant marcher je voudrais trouver mille raisons de marcher comme ça chroniqueuse de la très grande lenteur je serais ça
J’ai vu j’ai vu que je rêve d’une vie toujours mais c’est celle-là
Et j’ai vu tchan koudidi tchan tchan tchan koudidi tchan tchan des chants traversent mes lèvres chants du fond de la terre toukididi tchantchan je chante pour le vent pour rien ni pour personne je chante avec la terre
J’ai vu rien de magique que du qui passe rien qui reste même les cailloux s’en iront dans l’espace j’ai vu que tout passe et que je passe aussi et quand je marche je relie ce qui passe je chante avec l’espace je chante avec la terre
J’ai vu les cimetières militaires cimetières au bord des villes et des villages les croix des morts en route plaques pour se souvenir de ceux qui sont plus là
J’ai vu ma petite fille marcher plus bas que moi s’arrêter pour cueillir la coccinelle et chercher le plus vieux caillou de notre monde et n’avancer jamais parce qu’elle n’a pas besoin sur place le voyage est immense sur place le voyage est immense
J’ai vu j’ai vu les guerres dans les mots des anciens et je vis comme si tout ça passé c’est rien j’ai vu que ça va mal si les routes ont perdu leurs piétons et marcher comme ça sert à rien à personne c’est la vie juste vie qui résonne et pulse mes talons
J’ai vu la ville s’approcher au rythme de mes pieds l’instant où le chemin devient tout asphalté et puis conglomérat des êtres humains conglomérat conglomérat des agglomérations tout marche sur tout je marche sur tes pieds tu marches sur les miens
J’ai vu j’ai vu que j’ai rien vu juste quelques chemins de Bruxelles à Paris sur une seule ligne les sols qu’on touchera jamais avec mes pieds avec tes pieds
J’ai vu le temps des arbres plus vaste que le temps des toits tendus entre la terre et ciel
J’ai vu notre mère la terre notre mère la terre me voici suis ta servante mère la terre je te suis suis servante la terre mère et glaise je suis ta glaise
J’ai vu surgir les étoiles et je ne connais pas leurs chemins
J’ai vu pousser les moissons je ne connais pas leurs noms ni ceux des fleurs ni ceux des arbres
J’ai vu j’ai vu que j’ai rien vu et j’ai vu ce jour différent du prochain mais au rythme des pas un seul souffle toujours variations infimes du pas à pas
J’ai vu j’ai vu ma vie retraverser mon corps sans analyse et sans penser pas pas pas pas un pas deux pas trois pas tu fais le tour de ta vie
J’ai vu j’ai vu que dans ma ville je presse toujours le pas et je me tords les pieds
J’ai vu des qui ont changé de vie et des qui la poursuivent j’ai vu quoi que j’ai vu ? est-ce que j’ai vu ?
J’ai vu sur la chaussée Brunehaut un clou vieux clou qui a plus de cent années plus de deux cents je dis que c’est un clou romain
J’ai vu c’est difficile marcher à deux tu es trop rapide ou trop lent je suis trop lente ou trop rapide je manque de patience je lis la carte jamais je ne t’attends les derniers kilomètres je me lie à toi tu verras on marche ensemble au même pas d’accord ? dis d’accord ? par la taille on se lie ficelle qui tient serrées nos hanches et on marche enlacés dis d’accord ? juste 15 kilomètres juste pour essayer
J’ai vu des arbres pour se pendre des arbres pour s’asseoir des arbres pour s’abriter des arbres pour rêver des arbres le peuple des arbres j’ai vu
J’ai vu des maisons en pagaille des maisons en bois neuf écologiques des maisons en tôle maisons petites maisons énormes maison de mon rêve au bout de l’écluse entre Abbeville et Boulogne-sur-mer maisons en abandon toits crevés par le végétal les maisons de famille les jouets des enfants jonchent l’herbe en clôture
J’ai vu quand y aura plus personne pour voir j’ai vu les poteaux dérisoires les murs tendus entre la terre et ciel s’effilochent en poussière d’éternit
J’ai vu le végétal et les insectes qui suivent inébranlables les heures de l’histoire sans souci de savoir si évoluent ou pas les pattes sous leurs carcasses les racines à leurs troncs radicelles aux oignons
J’ai vu j’ai vu que j’ai rien vu ma vie toujours trouée toujours béante je l’aime comme le chemin je l’aime pour ses détours pour ses cailloux pour trois fois riens je l’aime la vie je l’aime pour le chat qui lisse ses moustaches qui lèche le soleil pour l’ami qui chemine au même temps de vie je l’aime pour mon amour qui tricote ses détours de Bruxelles à Paris pour sa pâle lumière dans les très sombres temps je l’aime pour ma fille qui s’arrête aux débris minuscules aux poussières du chemin je l’aime oui j’ai vu que j’aime la vie et j’aime.
Par Laurence et Jean-Michel etatdemarche, Vendredi 21 Avril 2006 à 19:31 GMT+2 dans carnet de bord (article, RSS)







