Etat de Marche par Jean-Michel Agius
J’ouvre la porte et là, un espace sans mur, immense ; je marche, rien ne m’arrête, je tourne quand je le souhaite, je ne reviens plus en arrière pour avoir de la distance. Ma danse est là, dans la pérégrination.
Kilomètre après kilomètre, je laisse mes jambes parcourir, réapprendre ce que mes pas écrivent lorsqu’ils rencontrent un trottoir, sautent un fossé... Ces accidents sur le chemin composent une déambulation chorégraphique qui induit tout un vocabulaire lié à la marche avec lequel j’écris mon cheminement.
L’espace mais aussi le temps se dilate, je retrouve un temps organique scandé par la marche.
Si je donne une définition de la marche : une chute du corps constamment ressaisi, un balancement de l’être au-dessus de ses pieds, un déséquilibre infini qui nous poussent en avant.
Insensiblement, j’en viens à des souvenirs intimes. Je ne me rappelle plus du moment où j’ai commencé à marcher, mais je me souviens des moments où j’ai fait un tour sur moi-même, un saut, des événements extraordinaires avec mes jambes. Lorsque j’ai entamé mon premier déséquilibre, c’était sûrement pour aller vers mes parents, ma famille, pour me raccrocher à un endroit sécurisant ou pour tomber de plus haut et me relever.
Les premiers pas des enfants m’apparaissent chaque fois comme une mise en abyme de l’évolution de l’homme, de la vie ; la marche de tous les êtres vivants qui ont marché avant nous s’y inscrit.
Très tôt, notre monde met nos corps sur des chaises et les empêche de marcher. A trois ans, l’enfant est scolarisé : il est mis dans des petites classes où il y a des petites tables, des petites chaises. Il est assis devant des tableaux, des feuilles, des écrans. On le sédentarise.
Les peuples nomades, les gens du voyage, les marcheurs, existent de moins en moins.
Tout est fait pour stationner dans des positions qui évitent le déséquilibre, l’élan. On se contrôle et on est contrôlé : situation d’économie de moyens, d’économie physique. Les tapis roulants emportent nos corps sans jambes tandis que d’autres marchent en arrière, se retranchent, et s’ajoutent à l’inerte.
Parfois, nous nous mettons en marche, dans un mouvement de révolte, pour manifester, pour reprendre emprise sur nos vies menacées d’arrêt.
Quand je marche, je me demande aussi quand je vais m’arrêter de marcher. Nous traversons des morts pour aller un jour vers la nôtre. Nous quittons des anciens repères pour aller vers d’autres, inconnus.
La marche peut être également comique, ludique (le déséquilibre, la chute…), onirique (la première fois que l’homme a marché sur la lune), introspective (les rêveries d’un promeneur solitaire)…
Dans « Pièce d’eau », notre dernière création, j’aborde sur un court fragment du spectacle, la marche. Ici, dans ces lignes, je franchis le pas de penser à tout le développement qu’il peut y avoir derrière.
Par Laurence et Jean-Michel etatdemarche, Dimanche 5 Juin 2005 à 12:00 GMT+2 dans notre projet (article, RSS)







